Territoires incertains entre poésie et philosophie

Une lettre ouverte… voilà l’envoi de Cécile Andrieu dans l’enveloppe bienveillante de la grange du Boissieu. Missive mystérieuse qui se dérobe aux regards lorsque, passé le vestibule, nous pénétrons dans l’enfilade des deux salles d’exposition. Aux quatre coins de la première d’entre-elles quatre « bassins » d’un noir profond dont seule la face supérieure est légèrement texturée. Sur les murs, face à face, la surface de formes géométriques monochromes laisse transparaître une matière contenue. Spontanément, le regardeur baisse la voix dans le mouvement compulsif de recueillement que suscite la mise en espace des œuvres et leur titre. Ici, sur les murs, Vocem … Vocem iucunditátis annuntiáte, et audiátur, allelúia ! Là au sol Surgereoccidi et post tres dies resurgere. Puis il va, pensif, vers la seconde salle, en suivant le chemin de lumière d’un vitrail improvisé par le Andrieu Lutrin Solo détail Boissieu 2015soleil dans l’embrasure d’une porte. Cécile Andrieu dispose les reliques de l’écriture le long des murs, Trésor d’une liturgie très ancienne.

Le Chef d’œuvre, Tabula précise le cartel, est un empilement de pavés dans lesquels sont creusés une lettre ou un chiffre. Très précisément, seize signes faux jumeaux des dix chiffres arabes et des six premières lettres latines. Seize caractères, corrige le typographe. Seize tampons en attente de la signification que leur assignera l’usage et, dans chaque cavité, des confetti de chiffres et de lettres. Mise en abîme. Quatre à quatre, les tampons pavent une dalle reproduite à l’identique sur seize strates pour ériger une borne trapue de deux cent cinquante-six pavés. Un nombre puissant. La borne posée sur un miroir s’étire en une colonne de cinq cent douze caractères. Le virtuel multiplie le réel. L’Hexadécimal chargé de chiffres et de lettres scelle l’alliance entre l’Homme et la Machine. Perplexité au fur et à mesure que s’affirme dans l’œuvre de Cécile Andrieu « l’emprise du chiffre et de la lettre dévitalisée ».

Andrieu Tabula Boissieu 2019

« Dépasser les limites des mots pour approfondir le réel », changer de matérialité. Dématérialiser. Tel est le projet. Défolier les dictionnaires, libérer le sens. Le projet encore. Mais à l’extrême de cette volonté vient le moment où les lettres déliées, extraites, isolées privent le mot de ses monades. Il ne reste qu’un souffle. La parole survole l’ombre de la page disparue. Vertige du palimpseste, de la page blanche, de la table rase. Solitude du verbe, impermanence de la pensée. Le regardeur incrédule s’effraie de la déréliction que promet l’étrange disparition. Contresens ! Tabula érigée sur son reflet signifie la matérialité tangible cependant insaisissable de l’inscription, à l’image de la tension entre le mot et la parole, entre la parole et la pensée. Cécile Andrieu cisèle l’étonnante poésie de la métamorphose, elle réenchante l’écriture. Le projet enfin se dévoile, la « lettre revitalisée pour revitaliser l’être ».

Andrieu Lutrin choeur Boissieu 2016

Tabula jadis pour initier à la calligraphie. Naguère tabulatrice, machine à manger les mots. Des mots qui ne sont plus en ce siècle que des codes pour une intelligence qui traite sans les lire des ribambelles interminables de 1 et de 0 qui, eux-mêmes, ne sont plus ni Andrieu Lutrin choeur détail Boissieu 2016nombres ni chiffres mais les signes de la présence contre l’absence. Par octets ils se saisissent des caractères pour « redonner la parole au silence ». Deux et deux quatre / quatre et quatre huit / huit et huit font seize rappelle le poète, répétez dit le maître. Seize ! Oui, seize, la cause et l’effet de l’épiphanie du regard. Seize le nombre de signes du système hexadécimal, passerelle efficace entre le réel et le virtuel que le réel enveloppe de ses interfaces. Les mots reviennent. Revitalisation de la parole sous des espèces nouvelles : sur l’écran les pixels s’assemblent, moins lettres que caractères. Variation sur les polices, tailles et styles, les inscriptions vont et viennent, flux et reflux des écrits loin en arrière des interfaces machinales. Substance ou apparence. Calligraphie. Typographie. L’œuvre de Cécile Andrieu explore des territoires incertains entre poésie et philosophie, cette poésie sous l’empire de la raison.

Andrieu Journal Boissieu 1994


Objet-signe sensible
­___la lettre n’a pas de sens,
___le texte en déborde.
Ouvrez la lettre, les mots s’envolent,
___Un souffle, les lettres se dispersent.
___La lettre ouverte couverte de lettres
___que ne retient que le fil ténu du sens.
Retenir son souffle

 

Après la visite de l’exposition « Lettre ouverte / Lettre revitalisée pour revitaliser l’être », Cécile Andrieu, la grange du Boissieu, septembre 2019

Illustrations (crédits de l’artiste) : (1) Surgere, 2016, détail (pâtes alimentaires, bois, laque) ; (2) Tabula 0123456789ABCDEF, 2019 (bribes de pages de dictionnaires de langues variées, bois, métal, miroir aluminium – 56/40/40cm)  ; (3) Lutrins-chœur, 2016 (6 lutrins disposés en arc supportant chacun un volume du dictionnaire Le grand Robert de la langue française dont les pages ont été déchirées au plus près de la reliure — dictionnaires, feutre, bois laque H90/L36/P24,4cm)  ; (4) Lutrins chœur, 2016, détail ; (5) Journal, 1994 (cahier japonais, effaceur A5).

Citation (en italique) : quelques vers du poème «  Page d’écriture », Jacques Prévert,  1946 (1972, Folio, texte intégral, pp.145-146).



Catégories :art contemporain, choses d'ici

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