Renouer le fil de l’histoire

On dit que discourir sur l’art, pour le critiquer ou le théoriser, est un peu facile. L’exposition récente de Marie-Noëlle Pécarrère à l’espace Vallès était notamment remarquable par le défi relevé de proposer une réflexion sur l’art avec les seuls moyens des arts visuels. Elle re-présente des œuvres en introduisant des éléments déstabilisants, intrigants. Le regardeur re-connaît l’œuvre mais avec une nouvelle perspective. Il la ressent et la comprend autrement. L’exercice est délicat, il est ici réussi.

M.-N. Pécarrère , Les Moires, 2015

Marie-Noelle Pécarrère, vue d’exposition Espace Vallès (2015). Au premier plan : Les Moires, 2015. Au second plan : Skulls, série encre de Chine, 2015.

S’imposant dès l’entrée dans l’exposition, une installation associant des citations de Léonard de Vinci et Marcel Duchamp pose la question des rapports entre l’ancien et le contemporain. Le rouet tire inexorablement le fil, épuise l’image, pour n’en redonner qu’une étoupe que l’on ne se préoccupe pas de récupérer sur un fuseau comme le ferait toute fileuse de bon métier. De quoi laisser Anna Codde dubitative [*]. Ainsi, tout serait perdu. L’exposition ne le suggère pas. Au contraire, l’image domine, repensée dans sa relation avec l’idée. Elle nous dit que le fil de l’histoire est solide, que s’il casse on peut le renouer.

Au second plan, on aperçoit une série de cranes, plus tristes qu’inquiétants. Juste un détail, quelques mèches filasses, suffit à leur retirer toute vanité d’effrayer. Plus loin sur la droite, une reprise en noir et blanc du célèbre tableau de Courbet ; en fait quatre reprises pour constituer une œuvre unique : « 0rigines ». La couleur disparue durcit l’image dont l’indécence est devenue familière, quelques fils ajoutés la font basculer vers l’obscène. Ainsi ne s’en faut-il pas de grand-chose. Juste la matérialisation d’une intime pilosité pour provoquer ce basculement vers un réalisme dont on sait que le Japon a fait un tabou. Un instant, on entrevoit la gène du regardeur du XIX° (avec lequel Courbet a évité la confrontation).

M.-N. Pécarrère (vue d'exposition) - à gauche Earth lung, 2013 -- à droite Nouvelle bouture (premiers symptômes, 2013

Marie-Noëlle Pécarrère (vue d’exposition) – à gauche, « Earth lung », 2013 — à droite, « Nouvelle bouture (premiers symptômes) », 2013

Des portraits étranges, poétiques et philosophiques, évoquent la manière d’Arcimboldo. Images extravagantes d’une métaphysique terrienne qui intrigue. Les toiles sont élégantes, subtiles. Classiques, au fond. On aimerait en voir plus, c’est possible sur le site de l’artiste [ici]. On y découvre une œuvre singulière, poétique. Une œuvre surréaliste, ou plutôt un réalisme magique qui engage une réflexion sur la vie, la mort, sur le rapport au corps. Une tension douloureuse affleure, quelque chose qui évoque parfois Frida Kahlo, mais qui évoque seulement… on espère, bientôt, une nouvelle exposition dédiée à cette partie de l’œuvre.

Après la visite de l’exposition de Marie-Noëlle Pecarrère à l’espace Vallès, novembre-décembre 2015 (exposition collective avec Dominique Lucci).

Illustration (courtoisie Espace Vallès) : (1) Marie-Noelle Pécarrère, vue d’exposition Espace Vallès (2015) — au premier plan : Les Moires, 2015 — au second plan : Skulls, 2015 (série encre de Chine) ; (2)  M.-N. Pécarrère (vue d’exposition) — à gauche : Earth lung, 2013 (huile sur toile) — à droite : Nouvelle bouture (premiers symptômes), 2013 (huile sur toile).



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