Où il est question de la vérité de la couleur

itten

Le cercle des couleurs d’Iten
© Harald Küppers

Longtemps le cercle a donné à la représentation des couleurs un cadre incontesté ; il permettait de les organiser avec une forme de logique circulaire totale. Ainsi Paul Klee affirmait-il : « C’est le cercle dont la forme traduit le mieux que toute autre les relations mutuelles des couleurs« . Auxiliaire dévoué, le triangle se glissait dans le cercle, dans lequel il s’inscrit toujours parfaitement, pour exprimer les oppositions et associations entre les fondamentaux : jaune, rouge et bleu. Mais cette vision d’artiste a dû céder face à l’entêtement des faits : les mélanges ne donnaient pas les couleurs promises, le noir et le blanc restaient inaccessibles.

120px-YCbCrLes progrès de la science ont permis de sortir de cette impasse et ouvert deux voies nouvelles en raisonnant sur l’addition des couleurs par superposition des sources de lumière [*] ou sur leur soustraction par l’absorption par des surfaces pigmentées [*]. Le déplacement de perspective est élégamment révolutionnaire et familier, gardant le principe producteur de trois couleurs pour engendrer toutes les autres. Dès lors, le noir et le blanc ont pu affirmer leur appartenance ordinaire à l’univers chromatique sur des positions polaires entre lesquelles se déploie un axe des gris. Avec une base bien choisie, rouge-vert-bleu ou cyan-magenta-jaune, tout est en place pour que le cube détrône le cercle et ménage en son sein une place à la fois logique, géométrique et sensible à chaque couleur.

Béraud DSC_0112D’une certaine façon c’est la fin d’une histoire. Tout est dit, il n’y a plus grand-chose à voir, la science a clos le chapitre de la couleur. Mais l’artiste veille, interroge. Il ne saurait se soumettre à une vision définitive qu’imposerait la raison qu’elle soit physiologique, optique ou logique. Béraud DSC_0102Il reprend la couleur et le cube, les recompose, les réordonne, les soumet aux règles d’une poétique rigoureuse et parcimonieuse. Car enfin, la couleur est d’abord une expérience ; celle du rapport à l’espace, à la matière, à la lumière. Bernard Béraud multiplie cette expérience sur le cobaye patient, empathique, indéfiniment reproductible à l’identique qu’est le cube. Béraud DSC_0101Sur les faces données à voir, mais peut être aussi sur celles cachées, les teintes s’avivent pour affirmer leurs personnalités, s’ombrent pour épouser le volume, jouent de leurs nuances pour assembler sous les cimaises des cohortes en camaïeu, des escadrons métissés. Parfois l’expérience va jusqu’à la dissection ; une chirurgie locale ouvre le cube sur une forme étrangère, sépare des plans, révèle des transparences.

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Pour le regardeur, une exposition de Bernard Béraud est une mise à l’épreuve de l’œil, comme en d’autres lieux on éprouve le palais. Les relations entre les couleurs plus que les couleurs elles-mêmes prennent la première place. Les cubes dialoguent, s’interpellent et interpellent le regard. Ils ouvrent les yeux et éveillent la conscience. Ils réalisent pour le regardeur le programme de Josef Albers : nous faire comprendre sans discours, par une pratique du regard seulement, que la couleur est de nature à la fois physique et psychologique, que sa réalité est la transformation d’une perception en une émotion chromatique par laquelle sa vérité s’impose d’évidence.

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Après la visite de l’exposition « Bernard Béraud, L’expérience de la couleur », Moulins de Villancourt, Pont-de-Claix / Échirolles, 16 avril – 24 mai 2014

Illustrations : (1) Le cercle des couleurs d’Iten (tiré de La théorie des couleurs Küppers © Harald Küppers) ; (2) Visualisation de l’espace chromatique YCbCr, source Wikipedia [ici] ; toutes les illustrations suivantes : œuvres de Bernard Béraud, courtoisie de l’artiste, photographies Brune Boutelant.

Citation tirée de : Paul Klee, Théorie de l’art moderne, 1956 (1964 pour l’édition française aux éditions Denoël, ouvrage consulté : Folio essai n°322, 1998, p.21)

Sur la couleur consulter l’excellent site « The dimensions of colour » de David Briggs.

Sur Josef Albers, praticien et théoricien de la couleur, consulter la page de Wikipedia dans sa version anglaise, et le site The Josef & Anni Albers Foundation



Catégories :art contemporain, choses d'ici, regardeur

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