Un espace fantastique, une archéologie visionnaire

Lee Bul Mudam 2014 - 2

Lee Bul au Mudam (2013-2014), vue panoramique d’exposition : Diluvium (2012) sol irrégulier constitué de plaques de bois de différentes essences ; en suspension, on aperçoit des Cyborgs (1998-2001) et, à droite, Amaryllis (1999).

Les crêtes de dunes ligneuses scandent la surface du Grand hall du Mudam, étendue désertique et chaotique qu’il faut traverser avec précaution pour atteindre un passage par où l’on pourra s’échapper. Pub LeeBul afficheCe paysage reconstitué évoque des temps bien plus anciens que ceux de la mémoire, ceux de la séparation de Gaïa et Ouranos dont seuls des titans fantomatiques peuvent encore nous raconter l’histoire. Ainsi, entre le « Diluvium » imaginé par Lee Bull et la verrière de Leoh Ming Pei, l’architecture, l’installation et les sculptures entrent-elles en résonance pour créer un espace fantastique dans lequel ces titans mutés en cyborgs mutilés errent frappés de déréliction.

Le passage aperçu en entrant, à l’autre extrémité du Grand hall,  conduit au sous-sol du musée où des maquettes aériennes de citées oubliées, assemblages subtils d’architectures précieuses, invitent à la découverte vagabonde de mille fictions encore jamais racontées mais dont Lee Bul a semé ici les réminiscents incipits.

Lee Bul MUDAM 2014 b

Vue de l’exposition Lee Bul du 05/10/2013 au 09/06/2014 au Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean
© photo : Eric Chenal

Un peu plus loin, la scénographie implique encore un peu plus le visiteur. Après avoir enfilé des couvre-chaussures chirurgicaux, il est invité à s’engager dans une passe étroite pour une sorte de remontée utérine vers un espace dans lequel ses repères se dissolvent. Le sol miroitant, la lumière diffusante, les rideaux noirs repoussant l’horizon à l’infini composent un espace liquide où flottent deux sculptures monumentales. Œuvres dans l’œuvre, elles sont elles-mêmes des lieux à explorer. Dans chacune, le regardeur s’égare parmi ses multiples reflets, partiels ou éclatés, baignés dans un silence ou un son inconnu. Heureux regardeur solitaire qui se retrouve seul avec ses pensées et l’image persistante des titans errants au-dessus de sa tête, au-dessus du ventre de Gaïa.

Lee Bul MUDAM 2014 a

Vue de l’exposition Lee Bul du 05/10/2013 au 09/06/2014 au Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean
© photo : Eric Chenal

Comme souvent sur les grands sites archéologiques, un musée à été créé à proximité pour rassembler croquis, maquettes, ou reliques en écho à ce que l’on vient de voir, enchanté ou surpris avec la candeur délicieuse de l’ignorance. Par bonheur, la présentation ne s’enlise pas dans le didactisme, elle prolonge au contraire l’enchantement autant qu’elle nourrit un retour réflexif sur l’exposition. Cette archéologie visionnaire est celle des origines de l’œuvre de Lee Bul dont on perçoit les accents politiques, historiques, culturels, esthétiques et provocateurs. Les références littéraires et cinématographiques sont nombreuses de Fritz Lang à Jean-François Lyotard, en passant par celle, énigmatique, à Julian Jaynes dont les pages de l’ouvrage séminal enveloppent « Via Negativa » et expliquent que « l’esprit conscient est l’analogue spatial du monde et les actes mentaux sont les analogues des actes physiques. » Peut-être… Peut-être est-ce cela que l’on retient, cette expérience des jeux du corps et de l’esprit dans un espace fantastique fruit de la collaboration complice de l’artiste et des commissaires, Marie-Noëlle Farcy, Sunjung Kim et Clément Minighetti. Mais qu’importe ces discours, toutes ces références ne pèsent que d’un poids infime sur la perception de l’œuvre dont la magie fonctionne aussi bien pour l’érudit qui trouve dans le labyrinthe de « Via Negativa » les sources d’une méditation sur la conscience, que pour le profane qui découvre dans les effets de miroirs la fragilité de la perception de sa propre personne.

Après la visite de l’exposition Lee Bul, Mudam Luxembourg. L’exposition se poursuit jusqu’au 9 juin 2014. Voir le dossier pédagogique [ici]

Illustrations (courtoisie MUDAM) : (1) vue d’exposition (photo de l’auteur), le Grand hall – Lee Bul, Diluvium, 2012, (sol irrégulier constitué de plaques de bois de différentes essences), en suspension, à droite et au premier plan, des « Cyborgs » (1998-2001), à droite, « Amaryllis » (1999) ; (2) Lee Bul, « Cyborg  W1, 1998 (affiche de l’exposition) ; (3) et (4) Vues de l’exposition Lee Bul du 05/10/2013 au 09/06/2014 au Mudam Luxembourg – Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean © photo : Eric Chenal.

Citation de Julian Jaynes in « La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit« , traduction française disponible en ligne : Livre I, chapitre 2, « La conscience ».



Catégories :art contemporain, regardeur

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