Modigliani, l’être pour objet, le visage pour matière

Des visages longs, pas vraiment tristes mais sans gaîté ou, plutôt, voilés d’une indifférence magnétique, voilà ce que je retenais du Modigliani de mon adolescence. Un peintre, invité permanent du musée imaginaire familial, avait la qualité d’être facilement reconnaissable, saisissable en peu de formules. Aussi familier que Picasso dont nous ne retenions que l’univers fracturé ou le feu de van Gogh qui éclairait généreusement la salle à manger. On disait volontiers que des portraits de Modigliani il émanait une paix, une quiétude distante, un mystère. Il y avait du beau et du secret. Ce n’était pas compliqué. Les regards un peu timorés étaient aisément apprivoisés.

Modigliani, Jeanne Hébuterne assise, 1918 — Collection particulière

Je ne suis jamais revenu vers cette œuvre, comme si le souvenir de sa fréquentation en avait épuisé la substance, jusqu’à cette exposition organisée à Martigny par la fondation Gianadda. Découverte ! La pureté et l’expressivité des regards que l’on avait cru absents saisissent d’emblée le regardeur. Celui de Jeanne Hébuterne, tout particulièrement, nous touche d’une lumière irradiante, une intensité dont on comprend qu’elle ne nous est pas destinée. Le regardeur s’immisce malgré lui dans l’intimité du peintre et de son modèle. D’autres portraits renouvellent cette expérience, alors, pourquoi cette évolution irrépressible vers des portraits dans lesquels, écrit Brigitte Leal, « la personnalité du modèle disparait sous un hiératisme impersonnel et roide » ? Pourquoi cette insistance à ne plus livrer que des masques ?

Modigliani, Jeanne Hébuterne au chapeau, 1919 — Collection particulière

À Martigny, l’œuvre de Modigliani est accompagnée de celles de peintres de l’École de Paris. On apprend ainsi que s’il est partie prenante de la vie artistique parisienne du début du siècle dernier, si ses contemporains sont à l’origine des bouleversements les plus importants de l’expression visuelle, il reste résolument en dehors des mouvements collectifs. La présentation de ses toiles au côté des toiles de ses compagnons affirme son originalité, sa singularité. Au contact de chacun mais toujours à distance, Modigliani apparait comme un centre invisible de l’activité intellectuelle de son époque. L’exposition révèle la détermination et la permanence de sa recherche tout autant esthétique que philosophique. En Modigliani, Dedo cultive et fait fructifier l’héritage des premiers apprentissages guidés par sa mère. Le visage humain n’est pas l’objet mais la matière de son art.

Visages de rencontre, visages de compagnons, visages de l’amour, Modigliani interroge sans cesse et interroge encore. La disparition des yeux atteste le progrès de l’enquête : le premier contact est celui du regard, avant toute parole les yeux déjà expriment la présence à l’autre ; contact des regards, ou plus exactement eye contact corrigerait un anglais, qui oriente durablement la rencontre. Supprimer les yeux c’est vider la cavité oculaire, non créer un regard vide. C’est poser la question de l’être, de l’autre. Un masque est à la fois la possibilité d’interroger une relation et une solitude. Avec la simplicité et l’immédiateté du beau, Modigliani donne à chacun un accès à la question universelle et entêtante de l’identité que seule permet d’élucider la complicité empathique de l’humanité qui la reflète. Blaise Cendrars le suggère en une ellipse sensible :

Le monde intérieur
Le cœur humain avec
ses 17 mouvements
dans l’esprit
Et le va-et-vient de la
Passion.

Après la visite de l’exposition « Modigliani et l’École de Paris« , Fondation Pierre Gianadda (21 juin – 24 novembre 2013)

Illustration (courtoisie Fondation Pierre Ginadda) : (1) Modigliani, Jeanne Hébuterne assise, 1918 (Collection particulière) ; (2) Modigliani, Jeanne Hébuterne au chapeau, 1919 (Collection particulière).
Citation de Brigitte Leal in « Modigliani et l’École de Paris« , Édition Fondation Pierre Gianadda, 2013 p.66. La citation de Blaise Cendrards est reprise du texte de Daniel Marchesseau, « Un enfant des étoiles », dans le même ouvrage p.18.



Catégories :art moderne, regardeur

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