Miró atemporel, anonyme et universel

L’affiche de l’exposition « Miró, poésie et lumière » organisée par la Fondation de l’Hermitage à Lausanne promet une rencontre familière avec le peintre catalan que nous connaissons bien au point de trop souvent l’enfermer dans des clichés. Les œuvres rassemblées appartiennent aux trente dernières années de sa vie, c’est-à-dire de 60 à 90 ans pour ce peintre né en 1893 et mort en 1983. Pour une telle période, en quelque sorte le dernier tiers de la vie, on pense moins à la maturité, comme le suggère l’introduction au catalogue, qu’à une lente traversée vers la fin au cours de laquelle l’œuvre se poursuivrait pour se survivre plus que pour se réinventer. Sous la garde rapprochée des « capitipèdes », Miró peut-il échapper à l’univers qu’il a créé et dans lequel notre regard l’a assigné à résidence.

Femmes, oiseaux, étoiles, figurations colorées, le parcours parmi les toiles conforte l’attente du visiteur mais avec un léger décalage. Nous sommes bien dans l’univers de Miró, poétique, insensé et sensible, dessiné et coloré mais avec quelque chose de nouveau ; la légèreté, peut-être, de certaines œuvres. Une sorte de réserve, de parcimonie dans l’élan du trait et de la couleur. Une œuvre sans titre, sans date –sans signature non plus mais avec un numéro d’inventaire (FPJM-17) — retient particulièrement par l’élégance des équilibres de forme et de couleur qu’elle réalise dans un espace immaculé qui parait s’affranchir du cadre. On perçoit le mouvement dont Miró assure si justement qu’il n’est jamais aussi évident que dans l’immobilité. D’autres œuvres auparavant ont été composées de peu d’éléments et de peu de couleurs, mais elles n’avaient pas cette matérialité transparente propre au rêve créateur de réalités ineffables et pourtant évidentes.

L’absence de titre pour de nombreuses œuvres est un élément marquant de cette exposition. Il surprend. Miró tenait aux titres qui pouvaient transformer ses toiles en énigmes pour le regardeur alors que, pour lui, ils imposaient le sens : « Le titre est, pour moi, une réalité exacte« . « Sans titre » pour titre des œuvres de ces trente dernières années parait s’établir comme une règle, à quoi s’ajoute, si on peut le dire ainsi, l’absence de date.

Joan Miró, Sans titre, sans date (acrylique sur toile, 161,5×130,5 cm Fundació Pilar i Joan Miró, Mallorca
Photo Joan Ramón Bonet & David Bonet / Courtesy Archivo Fundació Pilar i Joan Miró a Mallorca)

Métaphore involontaire ou volonté du commissaire, la dernière salle d’exposition est au sous-sol du bâtiment de l’Hermitage. Retour dans la caverne ? Incursion dans l’intimité du peintre ? Le visiteur est accueilli par une mise en scène évoquant l’atelier de Miró — l’atelier Sert, la réalisation d’un rêve. Les cimaises présentent des tableaux pour la plus grande part noir et blanc, ombres des œuvres scintillantes et emblématiques de Miró. Il est tentant de voir là le retour à la caverne sur les murs de laquelle les idéaux poétiques se réduiraient à des ombres. Cette lecture est possible, mais n’est probablement pas la bonne. Ce que nous regardons est au contraire un aboutissement de l’œuvre par sa réduction à ce qui est nécessaire pour « atteindre le maximum d’intensité avec le minimum de moyens« . Le noir, le blanc, des bruns parfois, des gestes, des tâches, des coulures et des éclats non plus de couleurs mais de mouvements. Un monde sombre [*], terrible, inquiétant comme le souvenir d’un cauchemar. L’œuvre n’est pas peinte au sens classique, mais est le résultat d’un échange physique entre le peintre et la matière même de la peinture. La peinture jetée sur la toile posée au sol explose et postillonne. Elle laisse ensuite échapper des coulures sur la toile relevée que le peintre guide par des choix d’inclinaison. Une tête effrayée, légèrement basculée en arrière, fait face à la promesse d’une étreinte fatale. La partie basse du tableau est barbouillée pour créer un effet d’horizon qui concentre et dramatise la scène. Ce tableau impressionnant est sans titre, sans date et sans signature. Miró s’efface mais n’aura pourtant jamais été aussi profondément et intimement présent. Cette œuvre illustre magistralement le principe qui le guidait au terme de sa vie, au seuil de la sagesse : « pour devenir vraiment un homme, il faut se dégager de son faux moi. Dans mon cas, il faut cesser d’être Miró […] ». Mais il n’est pas si facile de se dégager de ce que l’on parait : au fond de la galerie est accrochée une longue toile blanche parcourue d’un geste, une calligraphie, un miroglyphe monumental. À nouveau, on ne trouve sur le cartel ni titre, ni date et sur la toile pas de signature. Mais en s’approchant le regardeur découvre un dragon, une unique touche de couleur invisible de loin a suffi à la métamorphose. Regard de la bête, clin d’œil de Miró … négation de la négation, sa peinture tragique retrouve son accent humoristique et gai.

Joan Miró, Sans titre, sans date (huile et acrylique sur toile, 92×300 cm Fundació Pilar i Joan Miró, Mallorca
Photo Joan Ramón Bonet & David Bonet / Courtesy Archivo Fundació Pilar i Joan Miró a Mallorca )

Billet rédigé après la visite de l’exposition « Miró, poésie et lumière » à la Fondation de l’Hermitage (28 juin – 27 octobre 2013).

Illustrations (source courtoisie Fondation de l’Hermitage pour (2) et (3)) : (1) Affiches de l’exposition à l’entrée du site de la Fondation de l’Hermitage (photographie de l’auteur) ; (2)Joan Miró, Sans titre, sans date (acrylique sur toile, 161,5×130,5 cm Fundació Pilar i Joan Miró, Mallorca — Photo Joan Ramón Bonet & David Bonet / Courtesy Archivo Fundació Pilar i Joan Miró a Mallorca) ; (3) Joan Miró, Sans titre, sans date (huile et acrylique sur toile, 92×300 cm Fundació Pilar i Joan Miró, Mallorca —
Photo Joan Ramón Bonet & David Bonet / Courtesy Archivo Fundació Pilar i Joan Miró a Mallorca )

Citations : (1) Joan Miró, Je travaille comme un jardinier (propos recueillis par Yvon Tallendier), in « Miró, Poésie et lumière« , ed. Fondation de l’Hermiage, p.39 ; (2) ibid. p.42 ; (3) ibid. p.43



Catégories :art moderne, regardeur

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