Une exposition clinquante, l’art entre mysticisme et mystification

L’exposition « Ultracore » d’Anselm Reyle au MAGASIN suscite des sentiments très différents selon que l’on progresse de La Rue vers les Galeries ou inversement.

Vue de l’exposition Ultracore de Anselm Reyle au MAGASIN du 17 février au 5 mai 2013 (crédit photo : Blaise Adilon)

La Rue, vaste espace qui se présente immédiatement aux regards lorsque l’on entre dans le centre d’art contemporain grenoblois, est métamorphosée en l’arrière cour d’un atelier aux murs maculés d’éclaboussures monumentales. Au sol s’accumulent des résidus mutiques qu’anime parfois l’éclat d’un néon. Traces de la genèse des œuvres que le visiteur est venu découvrir ? Pour le vérifier, il faut franchir la porte qui se trouve au fond de La Rue. On découvre d’abord un film qui documente ce que l’on vient de voir : une installation réalisée dans une atmosphère joyeuse, jets de peinture et accumulations d’objets divers. Ainsi donc, pas de miracle coté cour mais une œuvre pensée qui joue avec le hasard. La visite se poursuit en ouvrant sur un tout autre monde. Loin du chaos de La Rue, les Galeries présentent les œuvres dans une mise en scène précieuse, dans un ordre parfaitement réglé et sous un éclairage précis et efficace qui cisèle l’espace. Chaque tableau ou sculpture est mis en valeur dans sa singularité quels que soient les voisinages. Le regardeur reconnait certains objets vus coté cour et constate avec admiration la mutation du déchet en œuvre, de l’acte gratuit en geste esthétique. Il ne s’agit pas du classique et convenu ready-made mais de tout autre chose ; une transmutation de l’objet fondu dans une représentation qui le transporte dans un univers de luxe aux antipodes de sa réalité.

Untitled, 2013 — Vue de l’exposition Ultracore de Anselm Reyle au MAGASIN du 17 février au 5 mai 2013 (Crédit Photo : Blaise Adilon)

L’entrée par les Galeries, voie classique de la progression au MAGASIN, ouvre sur un bouquet ébouriffé de néons ; explosion multicolore où l’on reconnait des lettres, des courbes, des formes esquissées sans autre dessein que le jeu de lumière. A ce premier mouvement allègre succède une mise en espace assagie d’objets dont l’élégance iridescente impose une forme de distance. Si, cependant, le regardeur s’approche et examine de plus près, il perçoit un paradoxe : ces œuvres sont la saisie dans le bronze chromé et patiné des formes improbables de pains d’argile brutalement agrégés et piétinés. Les Galeries déclinent ainsi la confrontation à des objets propulsés du trash au kitsch, mis en valeur sur des piédestaux en Macassar (ébène d’Indonésie) ou dans des cadres (méfiez vous des cadres, prévient Banksy). Une installation marque la transition entre le Trésor religieux et les cimaises qui suivent : un char à foin vert fluo s’élève sous le regard par le seul effet de tension entre sa couleur et celle de son environnement, non loin des ballots de paille voisinent une croix (objet trouvé) incandescente ; évocation fantastique et mystique des campagnes. Mystique ?

Vue de l’exposition Ultracore de Anselm Reyle au MAGASIN du 17 février au 5 mai 2013 (Crédit Photo : Blaise Adilon)

« Mystic silver », réminiscence d’un art moderne le plus classique, rassemble dans un cadre métallique des débris mécaniques ou informatiques recouverts d’une peinture à effet de laque. Songeur, glissant de mysticisme à mystification, le regardeur peut voir dans cette œuvre qui a donné son nom à la première version de cette exposition à Hambourg, une interrogation sur l’art du XX° siècle.

Anselm Reyle, Mystic Silver, 2010 (mixed media on canvas, steel frame, effect lacquer; 135 x 114 cm, frame 148 x 127 cm) — photo: Matthias Kolb

Si l’art n’a plus pour fonction de représenter le monde, si les frontières même entre l’être et le paraitre se sont dissipées sous le souffle de la télé-réalité, que peut encore l’artiste ? Faire son métier, répondra probablement Anselm Reyle. Faire son métier, c’est-à-dire remplir une fonction sociale et en être rémunéré.

« Mystic silver »… Silver, l’argent. En français, c’est à la fois l’effet de la laque qui donne au tableau sa saveur kitsch, et ce qui plus que naguère est devenu le nerf de la création. On comprend ainsi plus précisément la déclaration d’Anselm Reyle : « J’essaie de faire de l’art, conscient de son ambiguïté, mais qui n’essaie pas de travailler contre le système dont il fait partie« . Le choix du mot et la sincérité du propos laissent cependant entrevoir la possibilité d’un désir d’échapper aux contraintes sur lesquelles se porterait un regard critique jusque là contenu. Le système oblige à une discipline à contrario de ce que suggère la dernière partie de la visite. Ainsi le retour dans La Rue a-t-il quelque chose d’une évasion : retour à la lumière, libération du geste, les objets se retrouvent ici et là pour un moment de respiration.

Après la visite de l’exposition Ultracore de Anselm Reyle au MAGASIN (17 février – 5 mai 2013)
Illustrations: vues de l’exposition courtoisie MAGASIN; image de « Mystic Silver » courtoisie de l’artiste.
Citation tirée du catalogue de l’exposition Anselm Reyle, Mystic Silver, 2012, Distanz Verlag (p.47)



Catégories :art contemporain, choses d'ici, MAGASIN, regardeur

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