Éprouver la douceur des temps anciens

La mémoire, le souvenir… Pas de vie sans mémoire. Pas de passé et pas de futur, pas même l’instant que le temps dissout au fur et à mesure qu’il passe. La mémoire nous crée. Hier matière de nos racines, elle est demain  la sève de nos hivers. Je ne pense pas aux souvenirs que des moments d’exception poinçonnent dans nos esprits, mais à la mémoire du quotidien et des espaces familiers. La mémoire silencieuse de la vie ordinaire. Cette mémoire que l’on fouille lorsque la nostalgie nous visite et dont on ramène des éléments épars, odeur, couleur, forme et silhouette, quelque chose d’à la fois précis et indistinct. Cette mémoire que réveillent les objets oubliés, abandonnés le long d’une route dont on ne comprend la destination qu’en se retournant ; objets du passé,  incertains et fragiles qui se confondent avec leur image et menacent à chaque instant de s’effacer à jamais. Nous n’avons de cesse qu’ils soient  recueillis et de les protéger, puis à nouveau nous les égarons par distraction jusqu’à ce que le temps les dissolve à nouveau et à jamais.

Sylvie Sauvageon a développé une archéologie mémorielle  dont la technique patiente restitue  avec précision et fidélité ces vestiges en en révélant la réalité ineffable. Son instrument est le crayon. Le crayon qui dessine et colore, qui révèle  et explore. Le crayon qui progresse par avancées subtiles dans la reconstitution de l’espace biographique. L’objet ou le décor sont représentés par une image qui, pour fidèle qu’elle soit, échappe au documentaire par un effet de décalage infime et stéréoscopique qui permet au regardeur de le percevoir  dans l’épaisseur du temps : l’objet de mémoire ne vient pas jusqu’à nous, c’est nous qui allons jusqu’à lui et en retrouvons la perception ancienne. Le rouleau de papier peint [*] ou le tableau au mur [*] sont à la fois et eux-mêmes, et leur image, et le tissu de perception qui accompagne le souvenir. La technique de reconstitution ne trompe pas l’œil, ni l’esprit, mais elle offre pourtant l’expérience d’une immersion dans le temps oublié. Le tracé et le coloriage fonctionnent comme des analyseurs de l’espace mnésique  ; ils rapprochent et assemblent les éléments qu’ils ont libérés de la gangue anecdotique des lieux et des circonstance de leur découverte.

Les dessins des négatifs anciens, cette matière du souvenir par excellence qui contient l’image mais ne la révèle qu’après qu’on l’y ait obligée, sont un exemple du geste archéologique que Sylvie Sauvageon invente et maitrise. L’image recelée par le négatif n’est pas extraite ; pas de tentative de reconstitution de ce que l’on devine. Sa présence au cœur du négatif — sa présence et pas l’image elle-même — est recherchée et rapportée au regardeur qui peut alors, sans rien voir d’autre qu’une ombre, partager le souvenir. Enfin , pas tout à fait un souvenir, mais ce que se souvenir veut dire. Un frémissement anime doucement sa mémoire, des ombres oscillent dans son histoire. Il éprouve la douceur des temps anciens.

Après la visite de l’exposition de Sylvie Sauvageon, « À l’ombre du doute », Galerie Ka&Nao (21 février – 30 mars 2013)

Illustration (courtoisie de l’artiste) : (1a) Sylvie Sauvageon, « Habiter des maisons vides. Occupation n°1 », 2012 (détail, crayon de couleur, 10 x 0,53 m) ; (1b) Sylvie Sauvageon, « Ils disparaissent n°6 », 2012 (mine de plomb, 120 x 80 cm) ; (2) Sylvie Sauvageon, « Ils disparaissent n°15 », 2012 (mine de plomb, 24 x 18 cm)



Catégories :choses d'ici, regardeur

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