Avancées dans le noir

Avant d’être une couleur, le noir est une matière. Avant cela même, il est une absence. Fermez les yeux (serrez très fort les paupières, murmure Salvador). La lumière est là, dans l’instant et dans le souvenir. La perception visuelle ignore le noir, elle joue avec la lumière présente ou rémanente. Ainsi, pour notre cerveau comme pour notre esprit, le noir ne parvient pas à être une absence de couleur tout au plus est-il une façon de concevoir cette possibilité, comme le néant se heurte à son existence. Dès qu’il est évoqué, le néant affirme sa présence avec des propriétés que n’a aucun étant : il est quelque chose, une présence à notre esprit. Dès qu’ils sont évoqués, le noir et le néant sont une réfutation de leur nature pensée. Le noir est un défi.

L’exposition Pierre Soulages, au musée des Beaux-arts de Lyon, relève une nouvelle fois ce défi. Alors que tout paraissait dit, peint, Soulages nous révèle que de nouvelles avancées dans le noir sont encore possibles. C’est ici aux limites que les choses se passent, accidents de frontière entre le noir et le blanc, entre les noirs, matières assujetties ou libres, coulures. Les larges spalters, lames de caoutchouc, de plastique rigide ou de métal ont laissé des empreintes dans la résine noire travaillée comme une sculpture, façonnée, texturée. La pâte épaisse, mélange de pigment, d’huile, de résines et de siccatif au plomb pour un séchage dans la masse, est animée de mouvements tectoniques, ondes, hachages, vibrations des outre-noirs. Lorsque le blanc du support résiste et persiste à se montrer, il crée avec le noir les pulsations d’une harmonie subtile. Un sonagramme s’inscrit sur la toile dont on entend immédiatement la musique : « le monde n’est non plus regardé mais vécu.« 

Comme la musique, les œuvres de Pierre Soulages naissent des complicités d’un geste et d’un instrument, de « cette lumière secrète venue du noir« . Comme la musique, elles n’ont pas de signification articulée mais une signification comme expérience. Comme la musique, elles prennent forme dans l’espace et le temps, s’amplifient, font naitre l’émotion qui se métamorphose en « significations qui viennent se faire et se défaire sur la toile.« 

Après la visite de l’exposition « Soulages XXI° siècle« , Musée des Beaux Arts de Lyon (12 octobre 2012 – 28 janvier 2013)

La première et la dernière citation  sont extraites de « Écrits d’artistes« , 1953 article de Cimaise n°1  reproduit dans « Soulages XXI° siècle« , Hazan, 2012 (p.122). La seconde citation est extraite de la préface de Pierre Soulages à l’ouvrage d’Annie Mollard-Desfour, « Le Noir. Dictionnaire des mots et expressions de couleur XXe-XXIe siècle« , CNRS Éditions, 2005.



Catégories :art moderne, regardeur

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