Espèces de contre-espaces

« Nous sommes à l’époque du simultané, nous sommes à l’époque de la juxtaposition, à l’époque du proche et du lointain, du côte à côte, du dispersé. Nous sommes à un moment où le monde s’éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait à travers le temps que comme un réseau qui relie des points et qui entrecroise son écheveau. » Ces phrases écrites en 1967 par Michel Foucault, bien avant la naissance d’internet qui leur donne aujourd’hui un air de familiarité, peuvent être reprises sans en changer un mot. Elles sont une excellente introduction à la présentation des œuvres retenues pour la nouvelle édition du concours de Noël de Magasin. Il revient à Frédéric Baillat d’en avoir eu l’intuition en proposant le terme de contre-espace pour désigner son espace d’expression picturale et poétique. « Contre-espace » est parfois utilisé [*] en place de celui très savant d’ « hétérotopie » forgé par Foucault pour désigner « tous les autres emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture [qui] sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. » L’exposition de Noël est une hétérotopie chronique saisonnière, elle revient avec entêtement nous reposer la question de la création contemporaine. Le terme de « contre-espace » peut fonctionner comme un indice pour trouver une réponse, essayons de le suivre.

Rappelons-nous, très simplement, qu’un espace est ce que l’on occupe et ce que l’on franchit, ce qui unit et ce qui sépare. Ainsi à tout espace une topologie naturelle associe un autre espace qui à la fois le délimite et le désigne. Ces espaces sont indissociables et constitutifs l’un de l’autre, l’un contre l’autre — espaces et contre-espaces, parmi ces derniers les hétérotopies. Il en découle un corolaire : tout espace a une frontière (plus ou moins clairement dessinée). L’artiste est de ceux qui la perçoivent et comprennent qu’il faut la franchir pour réaliser la potentialité d’un ailleurs pour éclairer et saisir l’ici où nous sommes ; son œuvre est le journal de ce voyage. Le choix est courageux car la frontière de notre espace commun est hérissée de règles qui coiffent un mur de traditions sous la vigilance pointilleuse de l’histoire. « Vivre ailleurs c’est transgresser », témoigne Bard El Hammami.

(1) Frédéric Baillat, Sans titre, 2012

À contre-espace, donc, le graffiti sur toile que Baillat déploie comme une fresque. Entre deux grands cœurs, l’un transi, l’autre brisé, dans un style qui nous transporte d’emblée hors du musée, des personnages grotesques déroulent le fil blanc ironique d’une histoire d’amour (éternelle). Les nombreux personnages ont des mines amusées, étonnées ou attristées dont on ne sait si elles sont des états successifs de protagonistes ou une variété d’états de témoins. Le regardeur peut lire cent histoires et, partageant le regard des personnages, en devenir un autre héros. Immergé dans l’univers de cette fresque, il est dans le même temps baigné dans la symphonie éolienne des ventilateurs de Mickael Detez de la Dreve qui réalise le vœux de Baillat : « j’aimerais que ma peinture soit un vent d’air frais« … La complémentarité des deux œuvres est remarquable. Leur conjonction est représentative des multiples effets d’installation de l’exposition.

(2) Mickael Detez de la Dreve, Ampoule, 2010Un peu plus loin, d’autres contre-espaces sont associés avec une pareille complexité et improbable cohérence. Solitaire, une petite table en retrait est discrètement signalée par une lumière incertaine. Elle s’accorde parfaitement avec son environnement, au point de paraitre s’y dissimuler. En examinant plus précisément la source de lumière, on observe qu’elle provient d’un bouillonnement qui évoque une énergie vivante, magique et puissante.  (2) Mickael Detez de la Dreve, Ampoule, 2010 (détail)La petite table de Mickael Detez de la Dreve nous semble lourde du souvenir de studieuses solitudes. Quel mathématicien ou poète était assis là, fouillant le monde à la lumière de sa science ou de son imagination ? On est peu surpris en se retournant de découvrir l’installation monumentale de Fiona Valentine Thomann.

 (4) Fiona Valentine Thomann, Synhaptique, 201

(5)  Fiona Valentine Thomann, Synhaptique, 2012 (détail)Restes abandonnés d’une construction platonicienne, carcasses de polyèdres subsistant après le passage catastrophique de quelque monstre maintenant tapit sous terre que traque sans relâche de petits capteurs vibrant répartis sur le sol. Qui n’a pas en mémoire les vers de Dune ? Ou peut-être est-ce là les ruines d’un désastre de « micro-événements sous terre » provoqués par le travail incessant des taupes dont nous parle le récitatif d’Anne Le Troter. La mise en scène de cette partie de l’exposition crée un effet de pulsation symptomatique du contre-espace que chaque œuvre maintient pour affirmer sa singularité. Le regardeur s’arrête sur l’une et l’autre, passe de l’une à l’autre, ne peut jamais oublier l’une en regardant l’autre et pourtant dédie à chaque instant son regard exclusivement à chacune.

Les organisateurs de cette exposition ont parfaitement résolu « le problème de savoir quelles relations de voisinage, quel type de stockage, de circulation, de repérage, de classement des éléments humains doivent être retenus de préférence dans telle ou telle situation pour venir à telle ou telle fin. Nous sommes à une époque où l’espace se donne à nous sous la forme de relations d’emplacements. » La situation ici est celle ces contraintes de l’ancien musée de peinture de Grenoble, la fin est celle de la valorisation des œuvres des lauréats de l’exposition de Noël. Un vrai défi !

(6) Badr El Hammami, Mémoire #2, 2012 Chacune de ces créations contemporaines lance de petits signes qu’amplifie l’émotion jusqu’à devenir des éblouissements comme ces éclats que nous renvoient les enfants de la vidéo de Badr El Hammani. Elles ouvrent d’inespérées possibilités d’éphémères exils sur de minuscules territoires de poésie. Car c’est bien cela le contre-espace de l’artiste, un territoire de poésie comme autant de « points de ventilation, points de passage, points d’évacuation » aménagés pour nous faire respirer un autre air que celui dans lequel nous confine un sombre quotidien. Comme la taupe d’Anne le Troter, le plasticien trace des voies que parcourt notre imagination. Il façonne la réalité, l’épannelle jusqu’à trouver l’évidence poétique qu’elle recèle. Il n’est plus question des fruits d’une inspiration favorisée par quelque muse, mais de ceux d’une intelligence de l’émotion qui se nourrit du travail sur soi jusqu’à cette évidence : « il faut que cela sorte, d’une manière ou d’une autre il faut que cela sorte« . Anne Le Troter dit, au sens propre comme au figuré, avec exactitude, ce qu’il en est du chemin chaotique et jubilatoire, incertain et lumineux qui conduit à chaque œuvre.

 cliquer sur l'image pour accéder à l'enregistrement de Comme les taupes et sa chanson de Anne Le Troter

Billet rédigé à la suite de la visite de l’Exposition de Noël 2012 qui s’est tenue du 2 au 30 décembre dans l’ancien musée de peinture de Grenoble.
Illustrations (courtoisie les artistes) : (1) Frédéric Baillat, Sans titre, 2012 (acrylique, feutre, fusain et crayon sur toile, 200×720) ; (2) Mickael Detez de la Dreve, Ampoule, 2010 (lampe, table, eau, 100x50x50) ; (3) Mickael Detez de la Dreve, Ampoule, 2010 (détail) ; (4) Fiona Valentine Thomann, Synhaptique, 2012 (installation en sapin, sciure de bois, vibreurs, piles, radiographies, dimension variable) ;  (5)  Fiona Valentine Thomann, Synhaptique, 2012 (détail) ; (6) Badr El Hammami, Mémoire #2, 2012 (vidéo N/B, muet, 6′ — capture d’écran) ; (7) Anne Le Troter, « Comme les taupes et sa chanson« , 2012 (enregistrement audio, 3’17 — capture d’écran de la page du site de l’artiste)
Citations d’Anne Le Trotter (police courier new) tirées de « Comme les taupes et sa chanson » ; citations de Michel Foucault tirées de « Des espaces autres » (conférence au Cercle d’études architecturales, 14 mars 1967) repris dans « Dits et écrits 1984 » in Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, pp. 46-49 disponible sur le site foucault.info ; citations de Frédéric Baillat et Badr El Hammami tirées du livret de l’exposition (resp. p.4 et p.11).

PS : Au moment de partir, j’ai consulté les documents, feuillets et catalogues, laissés par les artistes. Perdu dans mes réflexions je n’ai pas immédiatement remarqué la présence des trois sœurs qui veillaient sur l’exposition. Lorsque nos regards se sont croisés, je n’ai pu échapper aux questions : qui êtes-vous ? Pourquoi cet intérêt ? Que faites-vous là ? Qu’en pensez-vous ? Bonnes questions, effectivement, que je me repose en écrivant ces lignes qui n’éclairent, ni n’expliquent les œuvres. Alors pourquoi les écrire… peut être parce qu’il fallait que cela sorte, comme un écho du moment passé parmi ces créations, une façon aussi de prolonger la question de Badr El Hammami , alors que je perçois tant d’espoirs et de passions : quel sera « leur devenir en tant qu’œuvre » ? En passant la porte du vieux musée, j’entends le murmure impatient d’Olga qui me regarde m’éloigner : « Si l’on pouvait savoir ! Si l’on pouvait savoir !« . Oui, si l’on pouvait savoir…

(dernière réplique de la pièce de théatre « Les trois sœurs » d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et François Morvan)



Catégories :art contemporain, choses d'ici, MAGASIN, regardeur

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3 réponses

  1. Sous nos yeux, Badr El Hammami participe à une exposition collective à la Kunsthalle de Mulhouse / La Fonderie Centre d’art contemporain du 14 février au 28 avril 2013 :
    « Sous nos yeux est un projet en plusieurs parties, fait de rencontres et d’expositions. La proposition curatoriale explore des démarches artistiques comme autant d’écritures et d’inventions de matériaux. La petite histoire inscrit chaque œuvre entre un lieu spécifique d’investigation et un espace commun d’intervention. Dans Sous nos yeux (partie1) cette correspondance prend la forme, tel un fil rouge, d’un rapprochement entre les montagnes du Rif, comme exemple géographique et La Kunsthalle, son histoire, ses activités et sa fréquentation. Que le lieu d’investigation retenu par l’artiste soit réel ou virtuel, il nous amène à lire et penser les idées des oeuvres dans la grande histoire. C’est avec cette perspective, certes expérimentale, que le projet Sous nos yeux associe les artistes, les chercheurs et les professionnels de l’art et d’autres sciences humaines. » (extrait du communiqué de presse)

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  2. « Mandrake a disparu » mais est de retour dans l’espace Khiasma (Les Lilas 93) du 22 mars au 25 mai avec la connivence de Badr El Hammami. Cette exposition collective « énonce un espace et un régime particuliers de l’illusion ». « Organisée autour de la figure du magicien de divertissement dont Mandrake pourrait être le nom générique, cette magie avec opérateur – qui rappelle à dessein le cinéma primitif – est abordée ici comme un espace de connivence » [en savoir plus]

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  3. La vidéo  » Mémoire #2″ (2012) de Badr El Hammami à reçu le 3ème prix au festival internationale vidéo art « Now & after 14 » à Moscou. [en savoir plus]

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