La lecture, une aventure

Le poète a délaissé le vers à douze pieds pour la phrase à mille pattes. Le voici qui caracole sur l’ondulante bestiole à une vitesse époustouflante. Il faut pour le suivre ne se laisser aller à aucun moment de distraction, être attentif, vigilent. On ne sait trop où cela va. Pas de moyens d’anticiper, tout est possible. Pour autant il ne faut pas coller à la phrase, mais garder toujours un peu de hauteur pour apprécier l’ouvrage. Pour ne pas s’égarer dans le texte, le mieux est de suivre son conseil : « le lecteur n’en peut sauter un mot sans en perdre le fil, mais il ne lui est pas recommandé non plus de s’attarder trop, car alors il s’emberlificote ». Délicat équilibre, laborieux à tenir parfois. Mais qu’importe, pour le plaisir seule compte la chorégraphie des mots et le sens qu’ils font surgir de rien. Hardi retour des choses : si pour la raison réglée ce qui se conçoit bien s’énonce clairement (sentence le poète), pour l’imagination ce qui s’énonce clairement illumine l’évidence (souffle le romancier).

Le roman d’Éric Chevillard (mais est-ce un roman, cette chose ?) nous embarque pour un voyage insensé, une expérience inouïe. Surtout ne pas se prendre la tête, ne pas classer le genre, chercher l’intrigue, prétendre une clé. Il faut simplement accompagner l’auteur, lui faire confiance, ne pas le précéder, on pourrait le perdre, et être à l’écoute de ses commentaires au fil des notes : « Moi, je lançais mes phrases dans l’espace, je les risquais dans les déserts, dans les abysses, elle se compliquaient d’antennes, de tentacules fluorescents qui ne saisissaient rien, et c’est mon être ce faisant qui s’arrachait dans leur sillage à l’orbite des vieilles lunes ». Sortis de cette orbite nous voyons le monde avec un regard neuf, nous découvrons le vertige du vide quantique : « ce n’est pas parce que l’on ne voit rien que l’on ne conçoit pas le détail de l’absence de chaque chose ». Dans le tourbillon qui s’ouvre au fur à et à mesure qu’avance la lecture, chacun tire le roman à soi. Le chou le dispute à la truite, la fourmi au tamanoir, le personnage à l’auteur, la femme à l’enfant. Le lecteur doit rassembler toute son énergie pour ne pas sombrer, « endurer son sort avec opiniâtreté et [tenir] aussi fermement que possible la rampe de la pensée logique afin de conserver à [son] esprit sa cohérence, à [son] corps sa cohésion en disciplinant  [ses] nerfs soumis à rude épreuve ». Il ne pètera pas les plombs, ne prendra pas son épouse, confidente de ses émotions, pour exutoire à sa frayeur. Il tiendra jusqu’à la page 299, finissant la lecture avec un soupir de soulagement étonné : « ah, ça… » Comme le voyageur au terme d’un périple mouvementé, ravi de l’aventure.

Fiction, non-fiction, auto-fiction s’articulent subtilement dans le jeu du texte ponctué de courts passages en italiques, et des notes dont le rôle n’est pas marginal. La tresse des histoires est confortée par celle des textes grâce à une mise en page virtuose. Il faut souligner et saluer le travail des Éditions de Minuit qui de tradition livre des ouvrages de très belle tenue pour le bibliophile (la mise sous couverture de cahiers cousus devient rare). Pour ce titre, l’éditeur va plus loin en réalisant une mise en page qui architecture le texte de façon non invasive et efficace. Changez le format, la casse ou les caractères et le livre perdra le texte. Voilà un petit bijou, un grand livre, je peux vous l’assurer ! « Un lecteur a-t-il jamais tort ? »

Après la lecture de: Eric Chevillard, L’Auteur et moi, Editions de Minuit, 2012 (citations tirées des pages 70, 196, 188, 298, 299, 251).



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