À propos du portrait photographique, (2) l’interprète

[(1) l’opérateur]

L’évolution de la photographie en mettant au second plan les contraintes techniques permet à l’opérateur, maître de son instrument, d’aller au-delà de la perception immédiate et figée d’un visage. Un dialogue silencieux, parfois une complicité, s’instaure.

« … dès que je me sens regardé par l’objectif, tout change : je me constitue en train de ‘poser’, je me fabrique instantanément un autre corps, je me métamorphose à l’avance en image » (Roland Barthes)

Le jeu des lumières dans ce portrait d’André Gide met en avant le visage et la main, le regard soutenu qui sort de l’ombre. Il évoque le secret mais aussi une force, une détermination retenue (il faudra encore une dizaine d’années pour que l’Immoraliste vienne à maturité et s’affirme). Marcel Proust saisi avec une légère contre-plongée, les mains tenant fermement le revers de sa veste, fleur à la boutonnière, regarde le monde de haut. Maupassant affirmait que « quand on a le physique de l’emploi, on en a l’âme ». Alors ? Quelles figures d’écrivains incarnent Gide et Proust dans ces clichés ? Quelles âmes ? La photographie ne montre-t-elle pas d’abord un corps ? Oui, à l’évidence, mais… comme devant toute image, le regardeur va au-delà des données immédiates de la perception pour comprendre une intention, saisir un sens.

Le photographié donne une forme à son corps que le photographe travaille à son tour avec ses vrais instruments : la lumière et l’espace bien plus que l’appareil. L’opérateur laisse la place à l’interprète. Plus précisément, ensembles, sujet et opérateur guident le regardeur vers une signification. La photographie comme œuvre collective.

Ce qui n’est pas dit par le photographié et le photographieur affleure à la surface de la pellicule. Reflet fragile, incertain, contingent aux connaissances et à la sensibilité du regardeur. Nous pouvons prendre le cliché dans nos mains, le tourner et le retourner, l’examiner de près, de loin, varier les angles de vue, plus que la madeleine il restera silencieux. Nous n’avons pas de souvenirs. Nous ne pouvons en avoir. C’est Gide. C’est Proust. Puisqu’on nous l’affirme. À voir leur présence qui s’impose à l’image on comprend qu’ils ont quelque chose à dire. Regards d’écrivains ?

[à suivre]

L’exposition « En-visage l’écrit » à l’ancien musée de peinture de Grenoble
se poursuit jusqu’au 23 septembre

Citation : Roland Barthes, La chambre claire – note sur la photographie, Cahier du Cinéma Gallimard Seuil, 1980, p.25
Illustrations : (1) André Gide 1891 ; (2) Marcel Proust.



Catégories :choses d'ici, idées, photographie, regardeur

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