À propos du portrait photographique, (1) l’opérateur

Le long des murs de l’immense nef de l’ancien musée de peinture de Grenoble, les vitrines présentent des portraits photographiques d’écrivains de la fin du XIX° siècle ou du début du XX°. Nous les regardons sans mémoire, souvent sans connaissance des personnes, parfois avec une fréquentation limitée des œuvres. Que nous disent ces images ? Que pourraient-elles nous dire ?

La photographie est née au début du XIX° siècle, mais il nous intéressera ici de prendre pour point de départ la publication de portraits d’écrivains, et plus généralement d’artistes, par Nadar en 1850. Il y a près d’un siècle entre ces premiers clichés et les photographies de Ph. P. Vals montrées dans l’exposition « En-visage l’écrit ». Ces images d’écrivains sont donc aussi l’occasion de réfléchir sur l’évolution de la photographie, celle de l’appareil et celle de son utilisateur. Le photographe, d’abord technicien, puis témoin, deviendra auteur et enfin artiste. Les portraits qui nous sont montrés témoignent de cette évolution.

Une exposition de photographies d’écrivains nous fait espérer que les portraits de ceux que nous connaissons lèvent le voile sur leur personnalité au-delà de la révélation de leur visage. Peut-être aussi s’attend-on à découvrir ce qui, dans un portrait, distingue l’écrivain d’un autre artiste, voire — plus simplement — d’un autre être humain. « En-visage l’écrit » n’ apporte pas de réponse à la question de savoir ce qui distingue l’écrivain, en revanche, au-delà de la découverte du visage d’un écrivain particulier, elle pose la question du portrait et nous en fait découvrir toute la subtilité.

Le portrait, avant la photographie, n’était guère accessible qu’aux nobles ou bourgeois qui avaient assez de moyens pour payer les services d’un peintre ou d’un dessinateur. Tout l’enjeu était l’équilibre entre la ressemblance et la valorisation de la personne représentée. La photographie, d’abord réservée à une élite ayant accès aux technologies les plus nouvelles, a rapidement changé cette situation jusqu’à un point où, aujourd’hui, la réalisation d’un portrait est à la portée de tous (est à tout moment avec les téléphones équipés d’une caméra). Nous voici tous devenus des immortalisateurs, d’abord de nos enfants pour être sûr que nous n’oublierons jamais les bébés qu’ils étaient, puis de nos parents pour être sûrs de ne jamais oublier leur visage alors que le moment de leur disparition s’approche. Nous cherchons à saisir ces visages, ces corps, ces situations, dans l’instant, sur le vif, dans l’espoir de garder une mémoire inaltérée de ce qu’ils étaient. La véritable valeur de la photographie, assure Proust, c’est de nous montrer ce qui n’existe plus !

Arthur Rimbaud, autoportrait 1883Les photographies les plus anciennes sont réalisées sous des contraintes fortes : il faut poser et ne plus bouger alors que l’appareil doit maintenir la pause un long instant. La réalisation d’un portrait est d’abord un problème technique. L’autoportrait de Rimbaud qui, paradoxalement, ne nous permet pas de le « voir », est là pour rappeler toute cette difficulté. Arthur Rimbaud, 1872 Son portrait de 1871, ainsi que ceux de Zola, Gautier ou Maupassant sont ainsi figés nous donnant d’abord une « preuve » de leur existence. Les visages et les regards sont sensiblement détournés probablement à l’invitation du photographe par souci esthétique ou, plus probablement, pour éviter Emile ZolaGuy de MaupassantThéophile Gauthier par Nadar, 1856les reflets dans les yeux des sources de lumière. Ces images, en des termes contemporains, réduisent le portrait à la photo d’identité et l’identité aux traits d’un visage. Mais détourner le regard peut aussi être une posture, une façon d’évoquer quelque chose de soi.

Pierre Drieu La Rochelle

ColetteAinsi Drieu La Rochelle, le visage fermé, pensif ou absent, parait indifférent à l’opérateur et donc au regardeur qui, aujourd’hui, cherchera peut être dans cette image les indices d’un destin intellectuel à l’issue tragique. Colette, elle aussi, nous ignore, nous et le photographe, les yeux baissés par coquetterie ou absorbée par l’écriture… difficile de décider. Qu’importe, cette image livre un visage dont émane sensualité et sérénité distante, un mélange de sentiment qui retiendra le regardeur même ignorant la biographie de Sidonie-Gabrielle Colette. Un regard direct, comme celui affuté et soutenu d’Anna de Noailles, ne nous dit pas beaucoup plus qu’un regard détourné, sinon la tension que peut exercer l’indicible qui veut se dire pour reprendre l’expression de Roland Barthes.

[à suivre]

L’exposition « En-visage l’écrit » à l’ancien musée de peinture de Grenoble
se poursuit jusqu’au 23 septembre

Illustrations : (1) Arthur Rimbaud, autoportrait à Harar, 1883 (source wikimedia commons) ; (2) Arthur Rimbaud, portrait par Étienne Carjat, 1872 (source wikimedia commons) ; (3) Émile Zola (source wikimedia commons) ; (4) Maupassant, portrait par Nadar (source wikimedia commons) ; (5) Théophile Gautier, portrait par Félix Nadar, 1856 (source wikimedia commons) ; (6) Sidonie-Gabrielle Colette ; (7) Pierre Drieu La Rochelle (Collection Petit/courtoisie Agence Opale)  ; (8) Anna de Noailles.

Une référence utile : André Barret, Nadar. Portraits de ses contemporains,  Editions Julliard 1994



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1 réponse

  1. Si les premiers portraits photographiques devaient subir les contraintes de la technique alors très lourde à mettre en œuvre, ils n’en privaient pas pour autant les sujets de possibilités de s’exprimer sur eux-mêmes. Ainsi Sabrina Mistral, dans un panneau documentant la photographie de Rimbaud par Étienne Carjat reproduite ici, rappelle-t-elle que « [ce] photographe laisse ses modèles choisir leur pose et leur expression, sans contrainte ni artifice ». Ainsi, « c’est Rimbaud qui semble avoir fait le choix de la traditionnelle ‘pose du poète’. Un visage angélique au regard rêveur, l’air inspiré, le cheveu rebelle, la cravate penchée… ».

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