Le chant des sculptures peut parfois être un cri

Au domaine de Saint Jean de Chepy [*] la maison forte s’efface pour laisser la place aux arbres et à l’espace. Aux arbres et au silence. Aux arbres et aux œuvres. Des œuvres qui, même monumentales, ne s’imposent pas d’emblée. Le visiteur les découvre progressivement, l’une après l’autre. Chacune dans sa singularité. Pas de rivalité. Pas de confrontation des genres et des discours. L’aura des sculptures en liberté les isole et en même temps les relie. Cette écologie très particulière est aussi celle de l’univers dans lequel les artistes se sont rassemblés cet été dans le cadre du cinquième symposium et résidence, le « Chant des sculptures ». Ensembles, ils construisent un univers dans lequel les créations procèdent de regards uniques mais de sensibilités qui entrent subtilement en résonance entre elles et avec celles des auteurs des sculptures déjà en place.

Raymond Jaquier assiste Robert Pierrestiger (à gauche) dans la réalisation d'un "caillou" en marbre gris-bleu de Savoie

Avant le chant des sculptures il y a celui, métallique et syncopé, des outils. Pendant le travail, le silence est rompu par le crissement de la pierre sous la morsure des ciseaux, l’impact d’un marteau, le sifflement d’une disqueuse. Aux confins du parc, des sculpteurs taillent, encochent, polissent, travaillent la matière pour en sortir les formes dont ils sont les seuls à avoir la vision. Robert Pierrestiger et Raymond Jaquier terminent un « caillou ». Ils en adoucissent les lignes, polissent les surfaces. La paume de la main et le disque de l’outil dialoguent à la surface du marbre pour en trouver l’exacte courbure, vérifier la douceur du gris-bleu de Savoie. Le bloc épannelé fait place à un volume d’une fausse simplicité. Pris entre des surfaces qui s’articulent avec délicatesse et une rigueur discrète, homogène et polymorphe, il change avec la lumière et les angles de vue du regardeur. L’œuvre n’est pas achevée, mais elle a déjà une présence affirmée et sereine animée d’un mouvement qui garde la mémoire du geste qui l’a désirée.

« I SHALL DERIVE MY EMOTIONS SOLELY FROM THE
ARRANGEMENT OF SURFACES, I shall present my emotions by
the ARRANGEMENT OF MY SURFACES, THE PLANES AND
LINES BY WHICH THEY ARE DEFINED. »
Henri Gaudier-Brseska (1915)

Non loin de là, discrète, Anca Musat révèle une archéologie contemporaine. Elle met au jour une calligraphie inspirée dont les formes ne sont pas encore des signes, les rapprochements ne sont pas encore des mots, les alignements ne sont pas encore des phrases. Aucun Champollion ne viendra à bout du mystère dont son ciseau esquisse les traces. Ces vestiges qui n’auront jamais été autre chose témoignent d’un temps qui n’a jamais existé, d’un souvenir sans mémoire. Le geste de la création se confond avec celui de la révélation.

En quittant ce passé tout neuf, le regardeur ne peut manquer d’être interpelé par l’éclat d’un présent dont il saura probablement rapidement décoder la lourde signification. Une embarcation chargée de fûts colorés s’apprête à prendre le large. Fragile et imposant à la fois, monument ironique et amer, le canoë de Barthélémy Toguo devient un improbable cargo portant beau les noms de ceux qui se chargent de fournir les matières premières réclamées par un appétit que rien ne satisfait jamais. Le frêle esquif est posé sur un assemblage de bouteilles qui évoque les flots marins mais peut aussi se voir comme un lit d’obus. Ce canoë naviguerait-il sur une poudrière ? Sculpture ou installation, peu importe, en tout cas un geste qui associe sensibilité esthétique et politique pour mobiliser les regards et, au-delà, les consciences. Décalée et ludique, l’interpellation est évidente et vigoureuse. Le chant des sculptures peut parfois être un cri.

L’inauguration du Symposium 2012 de Saint Jean de Chépy
aura lieu le lundi 24 septembre, à partir de 18h

Illustrations (photographies de l’auteur) : (1) Raymond Jaquier assiste Robert Pierrestiger (à gauche) dans la réalisation d’un « caillou » en marbre gris-bleu de Savoie ; (2) Robert Pierrestiger, sans titre, 2012 (marbre gris-bleu de Savoie) ; (3) Anca Musat ; (4) détail de l’œuvre d’Anca Musat en cours de réalisation ; (5) Barthélémy Toguo, Road For Exile / N°5, 2012.

Légende de l’image (2) reprise de : Henri Gaudier-Brzeska, Vortex Gaudier-Brzeska (Written from the Trenches). In : BLAST war number, juillet 1915, pp.33-34 [voir aussi pour ce même texte : Gaudier-Brzeska. A memoir by Ezra Pound. London : John Lane. The Bodley Head. 1916]



Catégories :art contemporain, choses d'ici, regardeur

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