Artemisia au prisme de la géométrie

Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne, c.1612, Naples Capodimonte

Voyons un peu de quoi cela peut avoir l’air… les billets publiés à propos de l’exposition Artemisia laissent dubitatifs le regardeur ordinaire et provincial. « Œuvre, honnête mais pas génial » écrit ce chroniqueur (que je vous recommande) quand cet autre (dont tout amateur devrait lire la tribune) ne répond pas vraiment à la question qu’il évoque songeur : « [la conclusion] qu’Artemisia Gentileschi est un peintre très inégal, capable du meilleur comme du moins bon, est-elle réellement justifiée ? » Étonnement à la lecture de ces jugements ou hésitations, en repensant au bel article de Connaissance des arts qui me fit connaître Artemisia à l’occasion d’un commentaire érudit de son chef d’œuvre « Judith et Holopherne ». Bien plus que les détails d’une biographie de légende, je retenais la vigueur froide de ce tableau. Il y a quelques temps, une fin de réunion parisienne et anticipée m’a permis de découvrir l’exposition du Musée Maillol et de juger par moi-même.

Artemisia Gentileschi, Judith et sa servante c. 1612-1613, Palais Pitti, Florence

Dès le premier instant pas de regret et ce sentiment se maintiendra jusqu’au terme de la visite (malgré un éclairage qui torture le visiteur). Erreur d’ignorant ou privilège ? Serais-je sensible au génie d’Artemisia ? à vrai dire, il y a bien longtemps que j’ai renoncé à l’idée de l’existence du génie et j’ai bien compris qu’il y avait, chez les génies patentés, des coups de génie plutôt qu’une expression quotidienne de cette bénédiction des Dieux. Toute exposition monographique réserve des moments d’exception, des déceptions et, il faut ne pas en être dupe, des émotions préparées par des années de martellement sur le caractère hors du commun d’une œuvre (on ne sait plus en la voyant si c’est l’œuvre qui nous touche ou la rencontre d’un monument de notoriété universelle — je ne sais pas ce que je pense de la Joconde). L’exposition Artemisia est de ce point de vue équilibrée, à l’égal des meilleures. Et puis… si je retiens bien de ce que j’ai pu lire, le moins bon n’est peut être pas de la main d’Artemisia.

Une question m’a intrigué : d’où vient le sentiment de rigueur que me donnaient de nombreuses toiles ? Ce que j’ai pu lire ne l’évoque pas. Ne s’agirait-il que d’un regard personnel, un biais d’analyse ? Les mouvement m’ont paru suspendus. Comme la saisie d’un instantané. Les gestes sont à la fois dynamiques et raides, comme les bras de Judith et de sa servante, sans pour autant que cela diminue la force de la représentation. D’où cela peut-il venir ? De quel effet ? De quelle manière ? Hypothèse : la géométrie. Les peintures d’Artémisia, pour beaucoup d’entre elles, se soumettent à une géométrie rigoureuse qui structure le regard et le guide sur la toile. Les bras de Judith et de sa servante sont tendus selon des côtés de parallélogrammes que ferment les épaules origines de l’énergie du geste, alors que les trois têtes occupent les sommets d’un triangle qui nous ramène vers celle d’Holopherne. La violence de l’image tient autant à cette rigueur froide qu’à la narration dont les éléments qui disent l’horreur se concentrent au voisinage du cou que l’on tranche. Le tableau de Judith et sa servante, se retirant après le décollation, relève d’une construction analogue. Mais cette fois le jeu des ombres cache la tête d’Holopherne que les deux femmes cherchent à dissimuler, alors que la tension de la construction nous fait guetter avec elles un éventuel importun. Au prisme de la géométrie les mises en scènes d’Artemisia apparaissent structurées par des lignes de force qui obligent le regard tout autant que la rhétorique des couleurs.

L’exposition Artemisia se poursuit au Musée Maillol
jusqu’au 15 juillet 2012.

Illustrations : (1) Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne, c.1612, Naples Capodimonte ; (2) Artemisia Gentileschi, Judith et sa servante c. 1612-1613, Palais Pitti, Florence (source wikipedia) ; (3) et (4) shémas réalisés par l’auteur.

Lectures : Artemisia in « Amateur d’art » par Lunettes Rouges (22 mars 2012) ; Artemisia 1593-1654 in « La tribune de l’art » par Didier Rykner (22 mars 2012) ; « Ces femmes qui ont révolutionné l’art » in Magazine Connaissance des Arts (mars 2008).



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