L’art pour interroger l’autre face de la connaissance

Comprendre le sentiment esthétique suscité par une œuvre d’art ne parait pas soulever de grand problème pour le regardeur amateur. La source de ce sentiment est un mystère, voilà qui est acquis, mais pour autant le sentiment lui-même s’impose chaque fois comme une évidence et le regardeur s’en contente le plus souvent. Il en va autrement pour la science. D’où vient le sentiment esthétique que l’on prétend attacher à une résultat scientifique ou une avancée technologique ; on sait bien qu’ils ne se jugent pas sur leur bonne mine mais sur leur validité ou leur efficience. Le rapprochement souvent invoqué de l’art et de la science, notamment lors de communication avec le public, demande que l’on trouve une réponse. Une première piste pourrait être celle de la perception d’une « adéquation de la forme et de la fonction » ? Pourquoi pas, surtout si l’on complète cela d’un principe d’économie — il ne faut rien ajouter et l’on ne peut rien retrancher — que  reconnaissent artistes et scientifiques comme une marque d’achèvement. Jean-Marc Lévy-Leblond y adjoint un critère qui peut surprendre : « la pertinence et la puissance« . Si l’on comprend que cela signifie que la science produit et impose du sens, alors effectivement on retrouve ce double effet dans l’œuvre d’art qui retient le regard et interpelle la raison.

C’est avec ces termes que je reconsidèrerais l’intérêt à la fois artistique et scientifique des œuvres de Didier Hébert-Guillon. Ainsi l’installation des boules de pétanques (« sans titre » 2009) relève-t-elle d’une esthétique réglée et minimale (répétition et répartition des sphères métalliques) qui retient le regard et d’une mise en scène subtile (les boules posées à la verticale de leur point supposé de suspension) qui interpelle la raison. En quelque sorte un supplément d’émotion est créé par la tension entre confiance substance de la connaissance et risque jamais totalement absent (découverte du XX° siècle). La création artistique et la connaissance scientifique interagissent pour faire naitre une œuvre dont on reconnaitra la pertinence et la force à l’instant précis où se lie le lien intime et privilégié entre le regardeur et le regardé. L’œuvre de Didier Hébert-Guillon, dédiée à l’exploration des relations entre le réel, le psychique et le cognitif, conforte l’affirmation de Jean-Marc Lévy-Leblond : « il existe dans l’art contemporain, des formes de conceptualisation qui battent en brèche le privilège revendiqué par la connaissance rationnelle et discursive. Voir des idées, des notions, autrement que sous la formulation mathématique du physicien ou dans le texte articulé du philosophe, m’enseigne expérimentalement, que le concept ne se limite pas au théorique« .

Que ressent-on lorsque l’on pense ? Que comprend-on lorsque l’on ressent ? Deux questions superposables, inséparables, également sans réponse. Le vieux rêve de la réduction de la connaissance au calcul est définitivement abandonné et, même en prenant une hauteur philosophique, le discours ne pourra avoir raison de la réserve de signification que toute connaissance recèle comme un part d’ombre. « La science n’est pas l’art », dont acte, la démonstration est claire, mais la connaissance a besoin de l’art aux cotés et en complément de la science et de la philosophie, comme une troisième dimension qui permet, comme l’écrit Jean-Marc Lévy-Leblond, de « retrouver l’épaisseur du monde que la science aplatit« . L’art rouvre l’espace d’incertitude que la science a refermé. Il le rouvre un peu à coté, légèrement de biais, en surplomb des certitudes comme un autre moyen de « comprendre et transformer le monde« . Le scientifique philosophe se risquerait même jusqu’à penser, dans un retournement hardi, que la science est une façon « de le contempler et de l’imaginer« .

Après la lecture de :  Jean Marc Lévy-Leblond, La science n’est pas l’art, Hermann 2010 (citations tirées des pages 25, 28, 62, 70, 80)

Illustration : Didier Hébert-Guillon, « Sans titre », 2009 ( installation, boules de pétanque, ramasse-boules — Dimensions variables).

 



Catégories :art contemporain, idées

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