Les mathématiques dissoutes dans un déluge de signes

Les symboles mathématiques sont des êtres inanimés et silencieux, indifférents à leurs significations et ignorants de leur puissance, jusqu’à ce qu’un mathématicien leur fasse don de son esprit, qu’un calculateur les manipule à la vitesse vertigineuse de ses processeurs ou qu’un artiste leur insuffle l’énergie vitale de son imaginaire. Cette dernière métamorphose est la plus singulière parce que la plus éloignée de la destination initiale de ces symboles. Les œuvres nées de cette imagination se départissent mal d’une sorte d’héritage scientifique. Le regardeur se soustrait difficilement à une relation ambivalente à la reine des sciences, faite de séduction et d’intimidation, vague sentiment d’une injonction à décoder un message au-delà des formes. De l’impossibilité de réduire cette tension naissent les questions qui nourrissent le dialogue de Roberta Bosco et Ryoji Ikeda à propos de l’installation de ce dernier, datamatics, data.tecture [5 SXGA+ version], présentée au LABoral de Gijón.

Le torrent des signes roule sous les pas du regardeur, enveloppe son corps, envahit son regard. Expérience d’une noyade symbolique : « Sumergirse en un mar matemático » . Oui pour l’immersion dans les signes, mais pour les mathématiques c’est moins sûr. C’est ce que le dialogue de la journaliste et de l’artiste éclaire comme une sorte de réfutation du titre de l’article. Matériellement, le flux de signes, et non de données comme le suggère Ryoji Ikeda par abus de langage, s’écoule à haut débit sur un ruban de 27 mètres sur 7. On peut imaginer le vertige du regardeur, mais aussi pour beaucoup, rapporte Roberta Bosco, une expérience poétique, presque mystique. Surtout s’ils ignorent ce que ces signes peuvent représenter pour ceux qui savent les lire : séquence complète du génome humain ou l’ensemble des étoiles connues de notre univers. Autant de connaissances qui se constitueraient en obstacle à l’expérience : « una obra de arte debe ser percibada y no entendida« . Délibérément, l’artiste ne dit rien des racines mathématiques ou scientifiques du matériau qu’il façonne, pour laisser la liberté à celui qui regarde de construire ses propres histoires.

Les signes comme éléments graphiques dans un espace dans lequel leurs relations sont devenues sans objets, sont un matériau pour le plasticien contemporain comme le bois ou la pierre pour le sculpteur, la pâte pour le peintre. De même que la chimie est absente de l’œuvre de ce dernier, le journalisme étranger aux papiers découpés, les mathématiques sont étrangères à l’œuvre que Ryoji Ikeda fait surgir magistralement. Cette fois encore, il faut s’y résoudre, l’art ne sauvera pas les mathématiques [*].

L’installation de Ryoji Ikda, datamatics, data.tecture [5 SXGA+ version] est présentée au LABoral de Gijón jusqu’au 20 janvier 2013

Après la lecture de : Roberta Bosco, Sumergirse en un mar matemático, El Pais – Babelia, samedi 17 de mars 2012



Catégories :art contemporain, regardeur

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