Saisir la vérité de la peinture

De la peinture plein les doigts, laisser la main glisser sur la page jusqu’à la couvrir toute entière. Chasser les vides, délier les pleins pour qu’ils s’assemblent, pas le moindre espace qui ne soit barbouillé. Voir naître des formes offertes par le hasard du geste et de la rencontre des couleurs. Pas de tracé pour contraindre le coloriage, pas de projet pour assujettir l’imagination, seulement l’expérience sensuelle de l’apparence et de la forme. Plaisir enfantin, jubilation des premières découvertes esthétiques dans le rapport direct au support, à la matière, au corps, à la sensation. C’est cela que rappelle à la mémoire le film du travail de Per Kirkeby projeté au Bozar dans une petite salle latérale de l’exposition rétrospective de l’œuvre du peintre danois. Ce sont ces premiers émerveillements de la création que l’artiste, au fait de sa maturité, retrouve alors qu’il peint une très grande toile ; la plus grande qu’il ait jamais peinte (3m sur plus de 5m) : « first I want to cover the canevas ».

La peinture comme engagement physique, presque une évidence lorsque la dimension du support sollicite tout le corps. Il faut se déplacer, monter sur un échafaudage, jouer d’équilibres incertains. « Physically get into ».

Per Kirkeby, Ohne Titel, 1995 (oil on canvas, 300 x 550 cm)

Avant les formes, les couleurs, leur répartition, leurs relations et interactions déterminent les lignes et dessinent les espaces. Ce n’est pas un paysage qui se dessine, mais c’est un paysage qui s’impose. Peu de chose, puis ce qui n’était qu’une tache bleue devient de l’eau (an bas à droite de la toile ci-dessus). « The sensual side of painting ». La couleur vivante, changeante le soir et le matin, l’été et l’hiver, fait varier les intuitions et les visions. Voir la couleur lorsque la lumière s’absente ou s’impose dans le champ d’un vidéo projecteur, éclaire — c’est-à-dire révèle — la nécessité d’une modification, d’un ajout, d’un effacement. La naissance de l’œuvre qui n’a d’autre guide que le sentiment de l’instant est inquiétante. Tout peut s’effondrer, résister jusqu’à la rupture. Mais la longue pratique du métier apporte la patience. Confiance, tout s’arrangera. Avec l’expérience viennent la technique et le savoir, mais aussi la sagesse : « experience tells me »… L’huile permet les regrets, les reprises, les changements de direction. Au-delà de toutes les supputations sur ce qui arbitre les choix, ce qui domine la toile est le sentiment du beau. C’est-à-dire le sentiment d’être bien comme preuve de ce que l’on a saisi « la vérité de la peinture » [*].

L’exposition rétrospective Per Kirkeby
and the « Forbidden Paintings » of Kurt Schwitters
se poursuit au musée Bozar à Bruxelles jusqu’au 20 mai 2012

Illustration (courtoisie Bozar) : Per Kirkeby, Ohne Titel, 1995 (oil on canvas, 300 x 550 cm) — National Gallery of Denmark, Copenhagen — Courtesy Galerie Michael Werner Märkisch Wilmersdorf, Köln & New York.

Citations de propos de Per Kirkeby dans le cadre du film projeté pendant l’exposition. La dernière citation est extraite de Wittgenstein & Kirkeby, Bozar littérature, 2012.

 



Catégories :art contemporain, regardeur

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