Pour échapper à une misère symbolique promise

Lieux de contrastes les plus tranchés, clinquantes et cacophoniques, les zones de chalandise grouillent de monde aux heures ouvrables puis se vident pour laisser la place à des espaces aux géométries insipides dont les surfaces lourdes d’absence absorbent les couleurs et imposent le silence. La végétation reléguée au rang d’élément décoratif se soustrait au regard assumant son échec face au béton, au verre ou à l’acier. Triste paysage des périphéries urbaines, dont Bernard Stiegler affirme qu’elles ne sont que « zones esthétiquement sinistrées où l’on ne peut pas vivre et s’aimer parce qu’on y est esthétiquement aliéné« . N’y aurait-il plus de regard possible ? Se pourrait-il que de ces formes et ces matières ne puisse jamais émerger qu’un désespoir résigné, une « misère symbolique » ?

Il revient à l’artiste de répondre au philosophe, ou, à défaut, au regardeur de rapprocher les mots de l’un et les images de l’autre. L’occasion en est donnée par les toiles de Linda Roux [*] présentées à l’Exposition de Noël, qui échappent à la fatalité annoncée par Bernard Stiegler. Ces deux paysages, et d’autres que l’on trouvera sur le site de l’artiste [*], agissent comme une rédemption esthétique — et politique ajoutera le philosophe. Ils disent la potentialité esthétique et symbolique de ces zones que l’artiste analyse au plus près de leur réalité concrète — « rétinienne », affirme-t-elle. Dans une lumière qui n’est ni celle de la nuit, ni celle de la pénombre, mais le camaïeu diaphane d’une vision d’absence, Linda Roux crée des liens sensibles avec le ciel dont elle drosse les nuages sur l’architecture dépouillée des bâtiments. Quelque chose de marin dans ce paysage urbain. Le ciel et la terre se répondent, congruence des nuages et des mouvements du terrain du premier plan de l’image. Le ciel magnifique d’inquiétude et de sobre richesse dispute à l’architecture rendue à une élégance Le Corbusienne le privilège d’ouvrir l’esprit et le regard sur la possibilité d’échapper à la misère symbolique promise.

Illustrations (photographies de l’auteur sur le site de l’exposition, courtoisie de l’artiste) : (1) Linda Roux, Devant Leader Price, 2011 (acrylique sur toile, 170 x 140 cm) ; (2) Linda Roux, Chamalière-sur-Loire, 2011 (acrylique sur toile, 100 x 125 cm).

Citations tirées de : Bernard Stiegler, De la misère symbolique, Le Monde du 11 octobre 2003. La citation de Linda Roux est tirée du livret de l’Exposition de Noël 2011, Magasin.

 



Catégories :art contemporain, choses d'ici, MAGASIN, regardeur

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