Visite au gré d’une légère brise de provocation

Déplan 2011

Stéphane Déplan, Ville de Grenoble, 2010 (tatouage, cartes postales)

Je voulais vraiment voir l’Exposition de Noël. C’est chose faite ! Me voici donc riche de la collecte du cru 2011 du concours annuel organisé par Magasin. Entré discrètement, je suis parvenu à échapper à l’obligation d’un tampon validant l’entrée. D’autres, comme Stéphane Déplan, ont eu moins de chance et resteront longtemps marqués par leur visite. Trêve de plaisanterie, ce tampon et son support sont une œuvre éphémère que l’on ne voit pas mais dont le visiteur peut garder l’image sous forme d’une carte postale — comme ces jolis tickets d’accès aux grandes expositions d’antan. A la réflexion, on peut se demander si le tampon a bien été appliqué1, avec une grande claque pour que l’impression soit nette, ou s’il s’agit d’un photomontage avec quelques corrections pour produire cette image de qualité.

Le grand hall dans lequel sont présentées les œuvres est empreint de tristesse, signe des temps ou effet de saison ? Les formes et les couleurs sont absorbées par l’ombre, elles paraissent repliées sur elles-mêmes, voire soucieuses de garder leur distance. Le rayonnement de l’exposition est moins esthétique qu’intellectuel, la plupart des œuvres interpellent moins l’émotion que la raison. En reprenant des mots de Tom Castinel (à propos de sa propre démarche), on a l’impression de « naviguer entre absurdité, logique et sens », parfois poussé par une légère brise de provocation. Une belle synthèse en est donnée par la séquence des vingt-quatre formulaires de candidature de Pierre Buttin. Vingt-quatre enveloppes à ouvrir, comme les petites fenêtres du calendrier de l’avent, pour découvrir chaque fois ce même vœu : « je voudrais vraiment participer à l’exposition de Noël ». La demande a été entendue, mais… comme pour le calendrier de l’avent, une fois la dernière fenêtre ouverte, l’intérêt se perd rapidement. L’essentiel était-il de participer ? On cherchera la réponse en déambulant autour de chaises qui n’ont pas de sens, même renversées. Annicchiarico 2011Installation énigmatique de Yann Annicchiarico, les éléments de décor d’une séquence d’images monocolores d’un décor qui les reprend : chaise, toile. Sur la toile, l’image d’une toile derrière laquelle passe une ombre, puis une chaise, une ombre assise qui pense, l’énigme, la chaise vide. Le sens échappe dans la mise en abîme, mais la syntaxe esthétique oblige comme la logique lorsqu’elle se met au service de l’absurde. Le regardeur pense.

Un peu plus loin, une autre rencontre : un épouvantail aux poches bourrées d’appâts dont l’abondance suffira, probablement, à convaincre les oiseaux, à moins qu’ils ne comprennent que l’épouvantail est un leurre mais le pain… Risque et désir. La tension émotionnelle que met en scène Tom Castinel mute en paradoxe. Interpellation de la raison. Interpellation encore, au ciel du grand hall. Autre tension : risque et espérance. Si les oiseaux cèdent à leur faim et ignorent l’épouvantail, le migrant de Cyrille André cède au leurre des images convenues d’un monde meilleur. Il ignore le risque d’être stigmatisé par la différence et relégué par l’indifférence. Encore, l’envol de Cyrano vers le soleil [*]. Les deux sculptures sont très heureusement rapprochées, leurs sens s’éclairent mutuellement.

                                            
Cyrille André, Migrant, 2010
(fibre de verre et résine, polyester, filer nylon, et sphères en polystyrène)

La visite se termine dans une grande salle baignée de lumière, dans laquelle stationne une pelleteuse, steel life grandeur nature. Lorsque l’on s’approche, on comprend que l’on a affaire à un dessin colorié. Travail énorme, qui demande patience et endurance, pour représenter une machine dont un coup de godet fait plus d’ouvrage qu’une journée de terrassier. Un paradoxe silencieux accessible au seul regardeur attentif, Sylvie Sauvageon aurait-elle voulu livrer une œuvre discrètement monumentale, minimale et pauvre d’une certaine façon mais imposante de modestie d’une autre, et par là source de questions et de réflexions sur le travail. C’est au fond une conclusion possible pour cette exposition dont la plupart des œuvres sont moins là pour être regardées que pour être réfléchies, au risque d’être réduites au reflet de nos préoccupations et de nos attentes en ces temps de crise et de doute.

Sauvageon 2011

Sylvie Sauvageon, La pelleteuse KOMATSU, 2011 (crayon de couleur sur papier).

Illustrations (courtoisie les artistes,  photographies de l’auteur sauf 1 et 6) : (1) Stéphane Déplan, Ville de Grenoble, 2010 (tatouage, cartes postales — photographie courtoisie de l’artiste) ; (2) Pierre Buttin, Candidatures Spontanées, 2011 (correspondance, techniques mixtes) ; (3) Pierre Buttin, détail : l’une des lettres ; (4) Yann Annicchiarico, Montage autour d’une chaise qui n’a pas de sens, 2011 (bois aggloméré, papier, chaises, matériel de projection — vue de l’exposition) ; (5) vue de l’exposition, sculptures de Tom Castinel et Cyrille André ; (6) Tom Castinel, Épouvantail, 2011 (bleu de travail, pains, cintre — photographie courtoisie de l’artiste) ; (7) Cyrille André, Migrant, 2010 (fibre de verre et résine, polyester, filer nylon, et sphères en polystyrène); (8) Sylvie Sauvageon, La pelleteuse KOMATSU, 2011 (crayon de couleur sur papier — vue de l’exposition).

Le catalogue de l’Exposition de Noël 2011 de Magasin est disponible en ligne [ici].

(1) note : il s’agit véritablement d’un tatouage (confirmation de Stéphane Déplan).



Catégories :art contemporain, choses d'ici, MAGASIN

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