Cette fois encore, le visage des femmes

La frontière entre abstraction et figuration est incertaine, s’y tenir requiert de l’artiste la maîtrise du geste, l’intuition de la matière, la finesse du regard : il faut peu de chose pour faire venir à l’esprit une vision ou au contraire la rendre inaccessible. Un trait, un relief, une courbe, une ombre et l’évidence est là, tangible. Ce rien qui change tout est par excellence le lieu d’élection de la complicité du créateur et du regardeur — l’exact point de leur rencontre. C’est là que les esquisses monumentales de Georg Baselitz attendent le regardeur au Musée d’art moderne de la ville de Paris.

Les pièces de bois entaillées, balafrées, scarifiées évoquent la violence de la création et son urgence. On imagine voler les copeaux arrachés dans le rugissement de la tronçonneuse ou le sifflement de la hache qui s’abat : un titan tire à grand fracas une ombre, un souvenir, l’esquisse brutale d’un corps ou d’un visage de la masse ligneuse. Imagination débridées du regardeur ? Probablement, mais peu importe , c’est cette réalité que l’on perçoit. Le renvoi à la sculpture africaine, ou à l’art brut, qu’évoquent les critiques est un leurre ; une idée académique dont le risque est d’euphémiser ce qui est à l’œuvre. La puissance qui a tiré ces esquisses du cœur de la matière et les livre sans autres apprêts que parfois quelques touches colorées, ce travail d’orfèvre à la tronçonneuse, répond aux injonctions contradictoires du dire et du taire parce que ce qui est en jeu est impératif et indicible. Trop dangereux. Trop douloureux.

Georg Baselitz, Dresdner Frauen, 1990 (vue d'exposition -- ©Pierre Antoine); à droite : Karla

L’espace d’exposition du MAMVP est partagé en deux parties par un escalier. Sur le palier supérieur, les Dresdner Frauen gardent le passage, les Femmes de Dresde… Le titre ne vaut pas d’emblée explication pour tous [*]. Ceux qui ne savent pas, ceux qui n’ont pas la mémoire ou la connaissance, marqueront pourtant un temps d’arrêt tant ce rassemblement en impose comme en imposent les visages profondément sculptés par un long chagrin. Ce ne sont que des têtes, mais on l’oublie comme lorsque fasciné par un visage on oublie le corps qui le porte. Ces sculptures silencieuses et muettes nous font face avec une vigueur intimidante. Les visages ne sont qu’esquissés, suggérés ou peut être effacés, mutilés. Quoi qu’il en soit, elles sont là : Dresdner Frauen… les Femmes de Dresde. Comme dans toutes les guerres, lorsque le silence succède au bruit des bombes [*], il reste les femmes pour témoigner et exprimer la souffrance. On les voit errer, dans les ruines, à la recherche des disparus. Lorsque qu’elles relèvent la tête, c’est sur un visage que l’Histoire a pour toujours refermé. Lorsqu’il y a trop de douleur ou de souffrance, il n’y a plus de larmes, plus de mots, il ne reste que les stigmates silencieuses pour témoins irrévocables.

Georg Baselitz, Dresdner Frauen, 1990 (détail de la vue d'exposition -- ©Pierre Antoine). De gauche à droite : Die Wendin, Die Elbe, Die Lachende, Daneben Elster, Die Heide

 

L’exposition « Baselitz sculpteur »
au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris
se poursuit jusqu’au 29 janvier 2012

Illustrations (courtoisie Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris) : (1) Couverture du catalogue « Baselitz sculpteur » ; (2) Georg Baselitz, Dresdner Frauen (Femmes de Dresde), 1990 (vue de l’exposition — photographie ©Pierre Antoine) ; (3) Georg Baselitz, Dresdner Frauen (Femmes de Dresde), 1990 (détail de la vue d’exposition — photographie ©Pierre Antoine)

 

 



Catégories :art contemporain, regardeur

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