Intimidante intimité

Le nu, en peinture, est le plus souvent mis à distance par un jeu esthétique, métaphorique ou de référence qui le renvoie sous d’autres cieux, en d’autres temps. Bref, le nu est donné à voir, pas la nudité. Les nus de Lucian Freud échappent à cette règle. La naturelle imperfection, voire disgrâce, des corps fonctionne comme le reflet d’anatomies ordinaires et confronte le regardeur à l’obscénité d’exhibitions que rien ne permet d’euphémiser ou transcender : les corps sont présents pour ce qu’ils sont. Offerts au regard, sans complexe, ils intimident. On rapporte que Freud aimait appeler ses nus des portraits déshabillés (« naked portrait »). La gêne que l’on peut ressentir confirme la justesse de l’expression. Le regard hésite à se détourner des sujets mis à nus. Œuvre étrange, qui finalement interpelle plus qu’elle ne provoque. D’où vient cette singularité ?

La réponse nous est peut être apportée par le récit de l’expérience de modèle de Martin Gayford, critique d’art britannique dont Lucian Freud réalisa le portrait : « Man with a blue scarf ». Le récit de Martin Gayford, en tenant un équilibre subtil entre le regard assuré du critique et l’interrogation perplexe du modèle, montre clairement que la présence des sujets sur les toiles de Lucian Freud vient de la matière, des couleurs et d’une exactitude moins anatomique que sensuelle, tactile. La personne est là, présente, vivante. Son image s’est constituée, a envahi le canevas dans un processus presque biologique : évolution progressive, absorption de l’improbable, sensibilité au contexte, épanouissement jusqu’à une maturité qui s’impose d’évidence : « I want it to grow organically ». Pas de dessin. Quelques traits pour assigner les positions, puis la peinture progresse par touches successives, commence par le nez, ou le front ou l’oreille, un coin de la tempe ou la courbe du menton, passe rapidement de l’un à l’autre ou s’attarde, c’est selon. La logique du déploiement du portrait sur la toile est celle des rencontres du modèle et du peintre, celle de l’apparition de difficultés très locales et contingentes suscitées par un éclairage ou un relief, qu’il va falloir dépasser, peut-être abandonné puis revenir. Les séances de pose se succèdent, nombreuses, sur une longue durée. Le regard et les traits du visage changent, se transforment d’une fois sur l’autre révélant ou cachant tel aspect ou tel autre de la personnalité. Avec une telle lenteur, ce qui est peint superpose ou assemble des états du modèle, et du peintre, et de leurs interactions. La question de savoir ce qu’est un vraiment un portrait vient alors naturellement. Est-ce ce qui reste invariant de la personne au fil et en dépits du temps ? Ou bien ce qu’elle est à un instant donné en un lieu donné. Saisie photographique ou autre chose ? Lucian Freud ne tranche pas : « It is a good question ». Son œuvre est toute entière dédiée à donner de la substance à sa réponse : « I don’t want the picture to come from me, I want it to come from them ».

Ce qui intéresse Lucian Freud, ce qu’il veut avant tout autre chose, c’est la présence de l’œuvre dans la réalité. Il ne s’agit pas de réalisme, ainsi par exemple admire-t-il Piet Mondrian, mais de cette qualité particulière qui fait que l’œuvre parvient à prendre place parmi nous et non à coté de nous. Cela a à voir avec la vérité en tant qu’elle s’énonce sur des faits qui nous concernent directement et intimement. Une fois que la peinture aura quitté l’atelier, elle vivra pour ce qu’elle est elle-même, sans la prothèse des explications et commentaires, et elle n’y parviendra que si elle est en accord avec les contraintes de la réalité, c’est-à-dire de la vérité du monde. Très justement, Gayford et Freud nous rappellent que nous ignorons le plus souvent qui sont les personnes dont nous voyons les portraits, pourtant nous sommes intéressés, nous revenons vers elles, nous pouvons ne pas les oublier. Quelque chose nous attache à ces images, une forme étrange d’empathie. Ce qui est en jeu n’est pas l’exactitude du portrait, mais tout autre chose que Lucian Freud exprime en une formule très forte : « As far as I am concerned the portrait is the person. I want it to work for me just as flesh does […] I would wish my portrait to be of the people, not like them. ».

On comprend le sentiment étrange du regardeur découvrant l’univers de Lucian Freud. Au fil de l’exposition de Beaubourg, croisant ou fuyant le regard de ces personnages mis à nu plutôt que nus, il noue une relation étonnante et étrange. Expérience d’une intimidante intimité.

Paris, juillet 2010
Les Arcs, novembre 2011

Après la visite de l’exposition Lucian Freud, Centre Pompidou (10 mars – 19 juillet 2010) et la lecture de l’ouvrage de Martin Gayford, Man with a blue scarf (Thames and Hudson, 2010, citations tirées des pages 23, 74, 42, 17 et 112 ). Depuis, ce livre a été publié en français chez le même éditeur sous le titre « L’Homme à l’écharpe bleue« .

Illustrations : (1) affiche de l’exposition Lucian Freud déployée sur la façade du Centre Pompidou (photographie de l’auteur) ; (2) Jaquette originale du livre de Martin Gayford aux éditions Thames and Hudson.



Catégories :art contemporain, lecteur, regardeur

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