L’ombre minérale et chaude des ruelles d’Alissa

À l’époque où, sur la page, la main balance entre dessin et écriture, l’élan vers le dessin s’est imposé d’évidence. Ainsi, très tôt, dessiner est une passion dont  au sortir de l’enfance, à douze ans, Alissa aperçoit le mystère et la puissance : ses émotions et sa main peuvent ensemble guider des tracés qui expriment mieux que les  mots, à la fois trop riches de sens et trop dépourvus d’intelligence, tout ce qu’elle désire partager. Elle a, confie-t-elle, l’intuition que les mots enferment le sens — Nietzsche lui soufflera comment le dire. La dynamique du dessin, dans la confrontation directe  du corps et de l’esprit,  lui permet d’exprimer la vie dont elle découvre qu’elle est autant inquiétude que plaisir d’être. Ce n’est pas qu’Alissa refuse les mots, au contraire elle en apprécie la fréquentation et ira très loin dans leur exploration. Mais elle ne peut rester dans cet état de frustration que suscite une écriture qui soumet la pensée à des formes  instituées  et, finalement,  met à distance le monde, l’être et la matière. Ses années d’apprentissage très académiques des belles lettres, classiques ou modernes, ne font que confirmer l’évidence des premiers moments. Il faut revenir à l’image. Elle infléchira sa trajectoire pour une étude approfondie des rapports de la littérature et du cinéma, puis reviendra au dessin et, au-delà, à l’entêtante question des couleurs.

La couleur et le dessin , comme la chair et  les os pour le corps, donnent à l’œuvre sa consistance matérielle et émotionnelle. Parmi toutes les techniques, la peinture à l’huile est la plus proche de ce que recherche Alissa : engagement visuel et  tactile, possibilités de reprise par ajout ou retrait, tolérance aux regrets, ouverture aux excès, à  la mixité et à la cohabitation avec toute autre technique. La peinture se déploie sur la toile comme la vie dans une boîte de Pétri. Cette technique qui accepte la rigueur du trait peut aussi l’absorber pour lui donner une présence plus vivante, moins géométrique, plus organique. Il n’y a que dans les dessins que la réalité soit prise dans des limites précises, alors que sous nos yeux le monde n’est que transition entre des espaces aux frontières incertaines que le trait résume et simplifie. Les toiles d’Alissa reconstituent cette perception en laissant la peinture la guider. Peindre pour Alissa, c’est être à l’écoute des réactions de matière, avec humilité et empathie. Il faut rester ouverte et en éveil, dit-elle,  pour percevoir ce que la peinture révèle d’autres niveaux de réalité.

Depuis quatre ans, Alissa explore la ville au fil d’une série de paysages urbains crépusculaires,  familiers et étranges.  Des ruelles, des impasses, des places désertées où subsiste l’ombre minérale et chaude d’une possible  humanité. La lumière atténue le sentiment d’abandon. Lumière à la fois revendiquée par la présence des éclairages publics, et source secrète de transparences bleutées  et d’opacités carminées dont les mouvements d’opposition et de composition façonnent une architecture très spéciale. Au fond, le dessin est oublié, fondu dans les lignes-frontières furtives entre les régions colorées de l’image. De cette fusion nait une énergie noire et sereine qui absorbe nos regards [*].  Les nuits des villes d’Alissa sont bienveillantes, elles nous réconcilient avec des paysages que nous savons inquiétants, durs, sombrement mystérieux comme le sont ceux des nuits des enfants.

L’exposition « Paysage urbains » d’Alissa Petit
se poursuit jusqu’au 30 octobre 2011
à la MJC Nelson Mandela à Fontaine (38)

Illustrations (courtoisie de l’artiste) : (1) Alissa Petit, Zigzag, 2010 (huile sur toile – 80x100cm) ; (2) Alissa Petit, Gouttière, 2010 (huile sur toile -30x55cm) ; (3) Alissa Petit, Issue?, 2010 (huile sur toile- 50x20cm)



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1 réponse

  1. Alissa résonne comme le nom d’une belle ville côtière… bel hommage que ce texte !

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