La critique au-delà du jugement

La critique est aisée et l’art est difficile [*], l’adage invite à la réserve et à la modestie celui qui serait tenté par l’exercice. La critique… on utilise spontanément ce mot avec une connotation négative, parfois agressive. Pour s’en défendre, certains précisent : critique constructive, mais au fond avec l’arrière pensée que le critique attaque. Y regardant de plus près, Albert Thibaudet nous a montré que les choses sont moins simples, qu’il n’y a pas la critique mais des critiques qui diffèrent par leurs genres et leurs objectifs — critique du professeur, de l’artiste ou du journaliste [*]. Dans un essai audacieusement intitulé ‘Physiologie de la critique’ (que je viens de sauver du naufrage d’un vide grenier), il analyse finement les fonctions et raisons d’être de la critique ; en résumant à gros traits : « juger, classer, expliquer ». Il relève aussi, avec un air de regret, que « la critique spontanée se répand dans la conversation, la critique professionnelle devient vite de l’histoire littéraire, la critique d’artiste tourne bientôt à l’esthétique générale.  » La critique serait-elle un art difficile ?

La fin de l’ouvrage ouvre sur une toute autre problématique, originale et prometteuse : « La critique devient créatrice dans la mesure où elle s’incorpore des puissances de sympathie. C’est en dehors de tout élément de sympathie que le mathématicien engendre un cercle. C’est dans une sympathie absolue de la vie, de ce « tout sympathique à lui-même », que l’être vivant engendre un être vivant. La génération créatrice, en critique, doit être située évidemment sur un plan intermédiaire ». L’amateur retrouve là un élan décrit par George Steiner : « dans tout acte de lecture complète, sommeille l’idée compulsive d’écrire un livre en réponse ».

L’arrêt du regard sur une œuvre est un événement à la fois accidentel et inévitable. Accidentel parce que nos pas ou les circonstances auraient pu nous porter ailleurs, inévitable parce qu’au moment de la rencontre le surgissement de l’émotion signifie une nécessité. Dans l’instant aucun mot n’est possible, seul le silence a du sens qui repousse les limites de l’espace d’intelligence qui sépare le créateur du regardeur. Puis les questions apparaissent. On s’interroge. On explore cet événement chaque fois exceptionnel. Les mots viennent, souvent aperçus mais insaisissables comme le mystère de la rencontre. Les premières tentatives sont maladroites, approximatives. La raison s’en mêle, il faut travailler. L’écriture transforme l’événement éphémère de la rencontre en une expérience totale. Écrire un billet de blog à la suite d’un regard ou d’une lecture, c’est « vivre avec un auteur, rechercher ses traces, penser à lui, s’imprégner de son esprit et lui prêter un peu du sien, le retrouver sans cesse au coin de ses lectures, de ses pensées, de ses promenades […] » C’est comprendre après avoir ressenti, mais peut être pas avec l’ambition que suggère Albert Thibaudet d’une « Création continuée de l’artiste par la critique ».

Après la lecture de : Albert Thibaudet, Physiologie de la critique, 1930, Paris : Nouvelle Revue Critique (citations tirées des pages 69, 118-119, 200, 201, 204).
Citation de George Steiner tirée de Passions impunies, 1996 (1997), Paris : Gallimard (p.21)



Catégories :idées, lecteur, regardeur

Tags:,

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :