Mutation d’une œuvre dans le silence de la poussière

Un immense et épais tapis de graines recouvre le sol. Parfaitement lissée, sa surface uniformément grise est offerte à nos expériences tactiles et visuelles. Le regardeur peut la fouler au pied, s’assoir, s’allonger ou simplement laisser son regard la parcourir et observer les comportements de ceux qui déambulent. Le pied s’enfonce légèrement, comme sur une plage de petits galets, mais ce sont ici des graines de tournesol. Fleur au tropisme têtu, géante et fragile, dont les graines donnent une huile aux vertus nutritives et curatives, le tournesol est une excellente nourriture de l’esprit, pleine de métaphores.

Plus précisément, ce ne sont pas des graines de tournesol mais de petites sculptures de porcelaine de Jingdezhen les représentant qui sont amassées dans le Turbine Hall de la Tate Modern. Œuvres minuscules, insignifiantes, identiques et singulières, dont les millions de répliques s’agrègent en un chef d’œuvre monumental de 10 tonnes.  L’idée d’Ai Weiwei est d’inviter le visiteur à explorer librement l’installation. « Un projet jouissif »,  Lunettes rouges s’en souvient [*] :

 » […] on flottait sur un sol spongieux, sensuel et crissant, on se couchait dans les petits grains de porcelaine, on en empochait subrepticement quelques-uns. Ce fut une expérience un peu futile, nonobstant les références dont l’artiste se réclame, mais agréable, sensuelle et conviviale. »

Mais, ce soir de novembre 2010 l’accès est interdit : keep off the seeds! Le Turbine Hall est silencieux, pas de crissement sous les pas, de bain joyeux des enfants excités par l’expérience, pas de badaud curieux ni d’amateur furtif cherchant la clé de l’œuvre [*]. Les graines sous les pas livraient une poussière qui pouvait être dangereuse.

Les mains expertes de centaines d’artisans auraient elles modelé et peint, pendant deux ans, chaque pièce de porcelaine de cette installation éphémère pour rien ? Alors que nous parcourons du regard ce fruit d’une alliance à une échelle inédite entre humilité et gloire, la première image qui vient à l’esprit est celle d’un cliché : une nuée de travailleurs chinois pour une réalisation titanesque. Puis des questions émergent… Ces graines artificielles et stériles, produites, importées et transportées à grands frais pour satisfaire nos appétits d’expériences esthétiques nouvelles : mondialisation ? Ce travail de centaines de petites mains pour le plaisir éphémère de quelques intellectuels émus : exploitation ? Provocation ? Tenir à distance le regardeur ne réduit pas l’œuvre au silence, les questions prennent au contraire plus de force. Rebelle au silence, l’œuvre mute et renaît. On ne fait pas taire Ai Weiwei.

Londres novembre 2010, Les Arcs août 2011

Illustration : Ai Weiwei, Sunflower seeds, 2010 (des millions de graines de tournesol en porcelaine, vue de l’installation à la Tate Modern, Londres, mais 2011, source Wikimedia Commons [ici])

Lire l’article de Hari Kunzru dans le Guardian. Ce texte très documenté, écrit avant la récente « libération » d’Ai Weiwei, présente sa biographie artistique et parle de ses rapports au pouvoir chinois. Par ailleurs une page du site Guardian.co.uk rassemble des informations récentes concernant Ai Weiwei.

 



Catégories :art contemporain, regardeur

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