Ce bouquin là, si je l’avais commencé par la fin…

haenel-2011.1306049799.jpg Ce bouquin là, si je l’avais commencé par la fin, je ne l’aurais pas terminé. Mais voilà, lecteur très scolaire, j’ai soulevé la couverture et pris les choses par leur commencement, l’incipit : « j’ai trouvé Jésus dans une poubelle. C’était en 1977 […] ». Démarrage un peu sec. La progression dans le texte est ensuite plus douce, ou plutôt sinueuse et parfois un peu laborieuse. On a le sentiment de se perdre sur les pages désertes, mais des indices laissés entre les lignes balisent le chemin dont on ne se doute pas encore que, comme d’autres, il mènera à Rome. Inutile de se retourner vers l’auteur, il est lui aussi perdu, « à la recherche de ces instants qui, précisément, ne se racontent pas, où le temps se met à glisser hors de lui-même — où l’on passe par le trou ». Le temps, c’est-à-dire, chez Yannick Haenel, les phrases. Ces phrases dont la structure n’est pourtant ni celle du temps, ni celle de l’espace, mais plutôt celle d’un écho-système complexe auquel la pensée s’adapte et qui s’adapte à la pensée.

Dans le ressac de la mémoire des vérités balancent, comme des galets roulés que le flux et le reflux des phrases polissent. Le lecteur les récoltera selon son goût. Peut-être celle-ci sur laquelle passe l’ombre de la criminalité humaine dont le témoignage de l’horreur sidérante ne peut être porté jusqu’à nous que par l’énergie fusionnée des messagers Jan et Yannick. Ou cette autre qui nous révèle les origines d’un navigateur fameux parmi les phrases, Jean Deichel. Et bien d’autres encore, « morceaux de vie qui affluent de toute part ».

Les émotions remontent du fond de la mémoire, elles se conjuguent à celles que fait surgir à la surface de l’instant le travail d’écriture. Les ancrages littéraires de Barbe bleue à Saint Julien, Rimbaud ou Kafka, David Bowie pourquoi pas et Pascal aussi, évitent au texte de s’échapper mais le maintiennent dans une atmosphère lourde dans laquelle flottent incertains des échos des chants de Maldoror. C’est dire que cette atmosphère est sombre, inquiétante si l’on ne pouvait « deviner dans l’effrayante multiplicité des signes la possibilité d’une bienveillance ».

Ainsi va la lecture jusqu’à l’instant du néant, instant de la découverte d’une phrase fragile et délicate, vraie et contondante comme seule la littérature sait en livrer. Une phrase qui touche juste, quelque chose de tactile comme une œuvre d’art réussie. Comme les fleurs rares, il ne faut pas la cueillir. Si vous voulez la lire, il faut y aller; ce serait la tuer que de la citer. Peut être faut-il ce cadre abandonné pour faire surgir en quelques mots la beauté d’un texte qu’elle révèle essentiellement poétique. Allez-y, vous la trouverez page 158, alinéa 3, ligne 7, elle pousse exactement au caractère 21. Vous serez ému par tant d’humaine vérité. Vous pourrez vous arrêter là ou poursuivre vers des espaces sans horizon parcourus par des nappes de brouillard, vapeurs que le soleil levant a du mal à disperser.

Après la lecture de : Yannick Haennel, Le sens du calme, Mercure de France , 2011(citations extraites des pages 12, 140, 61)



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