Dans l’espace-silence, le chantier de la mémoire

reis3.1304796725.JPGL’invitation est prosaïque : « [l’artiste] s’intéresse à des thèmes comme le logement, l’espace de vie, la construction et le territoire et il s’inspire du quotidien. Il combine des objets utilitaires comme des tables, des chaises et des portes avec des matériaux industriels. » Va-t-on découvrir un remake du salon de l’habitat transcendé par la seule vertu de la signature d’un plasticien ? Non, il n’en est rien. Ce que l’on découvre en rencontrant l’œuvre de Pedro Cabrita Reis à M. Museum Leuven est à l’opposé de ce que la courte présentation du carton laisse imaginer. Certes les matériaux ne sont qu’éléments de construction, néons ou mobiliers mais leur assemblage crée un univers spirituel dont la charge symbolique nous porte au religieux plutôt qu’au profane. Les installations ou sculptures transmutent les matériaux triviaux en signes d’une étrange cabale.

reis-1.1304711658.JPG L’entrée dans l’exposition, entre deux installations de néons sur un fond orange intense, invite au silence, à une forme de recueillement. Comme le suggère le titre donné à l’exposition temporaire, on entre discrètement, avec réserve, comme dans un temple : « one after another, a few silent steps« . Sur le sol d’une salle voisine, comme une chapelle latérale, des structures métalliques dans une disposition circulaire ponctuée de pneus évoquent une mise en scène ries-2.1304712145.jpgésotérique universelle : le polygone régulier, le cercle, l’univers.  Ailleurs, douze photographies déclinent les instants d’une chorégraphie singulière dont chaque posture est codée par la relation figée d’un bras et d’un objet. Autoportrait métaphysique qui concentre la personne dans le rapport géométrique entre actionneur, le bras, et affecté ou effecteur, l’objet. Écriture qui code et décode, double mouvement, l’ensemble de l’œuvre qui analyse les rapports de l’homme à son territoire le plus intime : « I dreamt your house was a line« .

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(vidéo, cliquer pour visionner)

Aux espaces abandonnés, hantés par le regardeur, font écho des images du silence: photographies de paysages, pour moitié occultées par un masque de couleur vive, dont la simplicité sereine évoque la suspension du temps: le sommeil de la raison ; vidéos noir et blanc dans lesquelles se mêlent, se superposent, se brouillent mutuellement des évocations de scènes familières ou étranges, toujours incertaines. Une expérience de la mémoire à la fois précise et confuse, partielle et absolue, persistante et évanescente. Le film ne dit rien, ne raconte pas. Dans l’espace-silence ce ne sont que bribes d’événements et l’on reste pourtant, et l’on regarde en ressentant les mouvements de sa propre mémoire. Un écho encore. La présence du temps est impérative et émouvante, la force de l’espace habité par Pedro Cabrita Reis est dans cette présence tangible du temps qui le parcourt et le structure, comme une rumeur qui court au-dessus des constructions-déconstructions, accompagnant le balancement du regard entre le prosaïque et le spirituel :

reis-p1.1304713160.jpg « Prefiro a lucidez de uma aparente incoerência e aprender nessa cacofonia de rumores e murmúrios que em cada trabalho nos traz, devolvido, o silêncio do princípio, a claridade com que teremos sentido o primeiro encantamento. »

 

L’exposition « one after another, a few silent steps » de Pedro Cabrita Reis
se poursuit au M. Museum Leuven jusqu’au 22 mai 2011

Illustrations (courtoisie de l’artiste) : (1) Pedro Cabrita Reis, Echo der Welt I, 1993 (détail de l’installation — bois, plastique, briques, chaise et radiateurs de récupération ; Collection Fondation Serralves, Musée des arts contemporains, Porto — Photo de l’auteur) ; (2) Pedro Cabrita Reis, I Dreamt your House was a Line, 2003 (acrylic, aluminium, structure d’éclairage peinte, néon — dimension variable — Photo de l’auteur — vue de l’installation M. Museum Leuven) ; (3) Pedro Cabrita Reis, À propos des lieux d’origine #4 (Hamburg), 2009 (Enamel sur aliminium, pneus, 5 parties — Photo PCRSTUDIO / João Ferro Martins) ; (4) Pedro Cabrita Reis, Contemporary Tragedies #1, 2009 (Single Channel SD Video DVPAL; 16:9; B/W and Colour; Stereo Sound Duration: 04:25:56.00, Exhibition copy format: Hard Drive Dimensions: Variable) ; (5) Pedro Cabrita Reis, Self-Portrayed in the Studio #6, 2008 (Lambda print, 40x60cm — Photo PCRSTUDIO / João Ferro Martins).

Citations : (1) extrait du carton d’invitation à l’exposition ; (2) texte en portugais extrait de: Pedro Cabrita Reis, « The Polish Notes« , 4-5 octobre 2009. Version anglaise dans le catalogue de l’exposition pp.20-21 (Pedro Cabrita Reis, one after another, a few silent steps,  Ostfildern: Hatje Cantz Verlag, 2009. ISBN 978-3-7757-2558-3. pp.14-19.)



Catégories :art contemporain, regardeur

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