Poésie de combat, essai sur l’exclusion ordinaire

toguo1.1303369006.jpgSes performances ne se confinent pas aux musées ou galeries, elles surgissent dans un poste de police des frontières ou la rame de première d’un TGV. Des performances qui devraient d’abord n’en être pas si la vie était ce que l’on dit qu’elle devrait être… se présenter sans visa à une frontière ce n’est pas être clandestin mais demandeur d’asile sous la protection des lois internationales, prendre le train avec un billet dûment payé c’est simplement voyager. Mais voilà, dans la vraie vie — comme on dit — il en va autrement. L’homme noir se retrouve rapidement mis à nu par une police suspicieuse et sans délai renvoyé à la case départ. L’éboueur dans son uniforme impeccable qui s’assied à la place 84 que lui attribue sa réservation dans la confortable rame de première du Thalis au départ de Cologne, se trouve immédiatement stigmatisé [*]. Au fond, Barthélémy Toguo ne réalise pas des performances, il les provoque. ll suscite et, ainsi, révèle les comportements de racisme ordinaire, les compulsions d’exclusion. Pas de longs discours politiques mais la transformation en œuvre d’art d’un fait présent avant sa révélation, un ready made social en quelque sorte. L’artiste  n’est pas donneur de leçon, il construit les conditions d’un regard sur notre société, mais ne l’impose pas. A nous de tirer ces leçons, à nous tous : si sa création interroge l’Europe, elle interroge aussi l’Afrique. Remise en question de tous les peuples, de tous les pouvoirs. Son approche pragmatique, voire parfois prosaïque, ses performances, installations, sculptures, techniques mixtes usent des leviers de l’esthétique et de l’humour qui sont les meilleurs passeurs de la violence symbolique.

toguo2.1303369669.jpgA Helsinki ce printemps, dans les murs du musée d’art contemporain Kiasma, il représente et raconte le charter d’Air Mamadou pour un retour simple de l’immigrant, le porte-container pour un aller simple des matières premières. Des échanges ? Barthélémy Toguo s’interroge devant le public qui s’est réuni pour l’entendre. Ce public qu’il bouscule et ménage, dont il capte l’attention en le tenant aux frontières de l’inacceptable. Cet endroit fragile entre émotion et raison, entre indignation et commisération où penser est encore possible. Un peu en retrait, une vidéo passe en boucle l’image d’un homme qui abat sa hache sur une pièce de bois qu’il n’entame pas : théâtre infini. Vraiment infini ? L’écho de l’actualité remet en question cette perspective fataliste.

toguo3.1303369882.JPGDans une pièce voisine une construction équipée d’échelles invite à une ascension. Mais l’ascension est une illusion : à tous les étages le même lit, le même cabas indestructible de l’immigrant, un espace confiné dans lequel plus on s’élève, plus on descend. Lors de la première installation de cette sculpture au palais de Tokyo [*], Barthélémy Toguo avait invité des immigrants à venir occuper cette tour de Barbés qui ne rejoindrait jamais d’autre ciel que celui de l’espérance. Pourtant… pourtant on peut imaginer un rire, des interpellations d’un étage à l’autre, une vie dans cet échafaudage de lits d’adolescents au design scandinave. Le regardeur peut avoir le sentiment d’un décalage entre  les images attendues d’une misère noire et l’évocation de nos intérieurs proprets que la sculpture détourne : signification et représentation se télescopent pour mettre à distance une lecture trop évidente et finalement superficielle. Barthélémy Toguo crée une œuvre intelligente et impertinente, subtile mais sans détour, intellectuelle sans élitisme, rigoureuse mais chaleureuse. Une œuvre qui stigmatise le monstre que chacun peut incarner parce que l’immunité contre le racisme n’est jamais assurée. Poésie de combat, essai sur l’exclusion ordinaire.

Après une rencontre avec  Barthélémy Toguo lors de la visite de l’exposition ARS11 au Kiasma (Helsinki), dans le cadre de laquelle étaient présentées ses installations.

Illustrations (courtoisie de l’artiste) : (1) Barthélémy Toguo, Transit 6, 1999 (performance HBF, Cologne / Gare du Nord, Paris) ; (2) Barthélémy Toguo, Infinite theatre, 1996-1999 (détail — installation, coll. Musée d’art contemporain de Lyon) ; (3) Barthélémy Toguo, Climbingdown, 2005 (installation, photographie de l’auteur).

De nombreux textes interviews de l’artiste, articles de presse et critiques sont disponibles sur le site de l’artiste [ici]



Catégories :art contemporain, regardeur

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2 réponses

  1. Exposition au musée de la fédération française de tennis, Galerie Roland-Garros, du 10 mai au 10 décembre 2011.

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  2. Magnifique cette « Tour de Barbes », une pièce très forte. Une installation remplie de significations. Vive l’Art Contemporain!

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