Ils ont relevé le défi de Richter

101205 MagasinL’exposition de Noël des œuvres sélectionnées lors du concours annuel de Magasin, était cette année empreinte d’une sombre et froide austérité. Presque de la tristesse. Peut-être un effet du lieu, une  grande nef aux prises avec les rigueurs de l’hiver — glacial — et de l’économie — de lumière. Effet accentué par une sensation de vide laissée par les œuvres qui semblaient se fondre dans les murs. Il fallait au regardeur un peu de détermination pour aller à leur rencontre, prêter l’oreille à leur murmure.

L’image photographique et la vidéo ont dominé la moisson du concours 2010. Photographies classiques et photographies mâtinées de technologie. Pas simplement des images numériques, quelque de chose de plus subtile, pas directement perceptible mais très présent pourtant.

Dès l’entrée deux œuvres se font face, deux créations entre image peinte et image photographique ou l’inverse. Sur le mur de gauche, en entrant, les miniatures de Jean-Pierre Ardito déclinent 240 versions d’un même cliché : la maison individuelle. Accumulation du même, images d’annonces immobilières de biens tous différents et étonnamment semblables.

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La reproduction sans limite de la maison-à-vendre, espace vide en attente, fait face à une autre vision de l’attente, celle des abris-bus de Sevdalina Preslava [*].

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Images dont la lumière et le piqué, la mise en page et le point de vue paraissent appartenir à des espaces frontières entre photographie et peinture. « Pas d’auteur, pas d’artiste, pas de photographe » dit la brochure, pourtant les images sont là. Certains ont pensé à des instants saisis avec un téléphone portable. Erreur. Cest le monde tel que Google map le restitue qui est fixé par ces images. Google map : le monde reconstruit par recollement d’images d’une réalité disloquée dans le temps et l’espace. Gaëlle Cintré (Pick up) plonge dans cette réalité en réalisant une vidéo constituée exclusivement de captures d’écrans, restitution d’une « continuité géographique impossible » qui mêle « différentes temporalités ».

Photographies photographiées et recomposées (Maxime Bondu, Dog 81 [*] ; Aymeric Ebrard, La limite de Chandrasekhar [*]), collectionnées pour faire de l’impensé une pensée (Jean-Marc Boucheret, L’envers des choses [*] ; Louis Thellier, World in progress [*]), analysées pour révéler des coïncidences improbables (Marianne Muller), instrumentées pour créer un regard (Anabelle Soriano, Concrete Boulder [*]). Cependant, et malgré la prégnance de ce choix technique, ce n’est pas la photographie en tant que telle qui s’impose mais une interrogation sur l’image photographique, sur la réalité ou les réalités qu’elle véhicule, sur les virtualités qu’elle fait naître. Ces œuvres relèvent le défi  auquel Richter a renoncé : « comme il est très difficile de déclarer simplement qu’une photo est un tableau, je la reproduis en la peignant« . Les photos réunies pour cette exposition de Noël fonctionnent comme des tableaux, en atteste leur fréquentation d’œuvres peintes ou construites sans que le regardeur ait le sentiment d’étrangeté. Elsa Escaffre [*] réalise une synthèse tout à fait remarquable de ce qui m’a paru être le propos de cette exposition. Son installation interroge la médiation plastique de la photographie en proposant une image dépourvue de ses couleurs comme un arbre de ses feuilles mortes. Les confettis multicolores, pixels matérialisés, se sont amoncelés alors qu’au mur subsiste un monde gris dont on ne sait s’il appartient plus à la réalité qu’à la virtualité : quelle image?

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L’exposition de Noël 2010 organisée par Magasin
était ouverte dans les murs de l’ancien musée de Grenoble
du 5 décembre 2010 au 2 janvier 2011.

Illustrations (courtoisie des artistes et Magasin, photographies de l’auteur) : (1) flyer de l’exposition ; (2) Jean-Pierre Ardito, Maisons à vendre, 2010 (240 peintures miniatures au format 5×5, vue de l’exposition) ; (3) Sevdalina Presalava, série Abri-bus (40 « photographies », vue de l’exposition) ; (4) Elsa Escaffre, Trying to picture, 2009 (vue de l’exposition).

Citations : le propos de Gerhard Richter est tiré de : Gerhard Richter, Textes, les presses du réel, 1995 (p. 28). Les autres citations sont tirées du catalogue de l’exposition.



Catégories :art contemporain, choses d'ici, MAGASIN, regardeur

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