Quelle merveille. Peindre comme cela vient.

De la matière, beaucoup de matière. Des couches de peinture, superposées, façonnées. Pavages et déchirures. La touche est vigoureuse. Mes premiers pas dans l’exposition des œuvres de Nicolas de Staël à Martigny me conduisent vers une découverte qui contredit le souvenir laissé par la toile immense vue il y a bien longtemps à Antibes [*], et aussi les idées forgées au hasard de reproductions aux qualités incertaines. J’avais à l’esprit des compositions dans lesquelles les aplats de couleur s’ordonnançaient selon des lignes de fuite suggestives faisant émerger ou s’évanouir des paysages.stael-eau-de-vie.1289666271.jpg Je n’avais, jusque là, vu que les couleurs — pas la matière, ni même la lumière. Les couleurs seulement. Cette lumière tangible, tactile, que Composition (1951 [*]) et Fugue (1951/2 [*]) imposent au regard ; matière et lumière ensemble dans le balancement furtif des reflets d’une eau tranquille mais vivante. Regarder, fermer les yeux, voir en soi se construire l’image mouvante des lueurs du jour qui se retire, entre sérénité et mystère. Je note que la Fugue, ou Eau de vie (1948, ci-contre), étayent mieux l’idée d’un rapprochement de Monet et de Staël, proposé par l’exposition Monet et l’abstraction [*], que n’y parvient Paysage méditerranéen (1953, retenu par cette exposition) dans lequel la représentation domine l’impression.

Au regardeur tout à ses émotions Nicolas de Staël opposerait « [qu’il] faut savoir se donner une explication, pourquoi on trouve beau ce qui est beau, une explication technique ». Quel défi ! Une telle exigence résonne comme une mise à distance, une méfiance de soi même, du peintre qui « [peint] dix fois trop, comme on écrase le raisin et non comme on boit le vin« . Expression brutale qui dit l’engagement de toute la personne dans la création. Le corps, l’émotion et la raison. Expression brutale qui suggère aussi l’extrême tension dans la production de l’œuvre. Et pourtant, au terme de la bataille avec la matière et la lumière, « tout cela fonctionne comme les nuages qui passent les uns sur les autres, avant que le ciel ne soit ciel et terre, terre. » Une légèreté, dont je retiens pour plus bel exemple le nu-Jeanne (1953) dont l’accrochage sous un éclairage délicat dévoile au regard, avec la lenteur de la révélation d’un film photographique, l’allégorie d’un désir, d’un souvenir tendre et mélancolique, d’une séparation.stael-nu-bleu.1289666810.jpg  Allégorie ? contresens, probablement. La biographie de Nicolas de Staël suggère plutôt l’expression d’une souffrance qui nourrira un destin tragique. Si l’œuvre ne nous dit pas directement l’intensité de la souffrance, elle porte sans aucun doute la marque d’une pudeur qui la rend plus forte, tout autant que la retenue dans l’explosion du désir de nu couché bleu (1955, ci-contre) dont le choc électrique des couleurs résonne les affres d’une passion amoureuse et sensuelle.

En quittant la Fondation Giannada, je n’ai pas le sentiment d’avoir appris quelque chose sur Nicolas de Staël mais celui, plus fort, d’avoir vécu quelque chose. Il ne faut pas craindre hiatus et contresens, souci trop académique, parce que Nicolas de Staël « [fait] quelque chose qui ne s’épluche pas, qui ne se démonte pas, qui vaut par ses accidents que l’on accepte ou pas. » Ce qui importe, c’est que ce soit juste. Ce qui importe, c’est que l’on soit touché. C’est toute la réussite de cette exposition.

L’exposition Nicolas de Staël 1945-1955 à la Fondation Gianadda
se poursuit jusqu’au 21 novembre 2010

 

Citations tirées de : Nicolas de Staël, Lettres, Ides et Calendes 1998 (pages 29, 96, 115, 126 — le titre de ce billet reprend les mots de Nicolas de Staël admirant Courbet, p. 125)

Illustrations (source service de presse Fondation Gianadda) : (1) Nicolas de Staël, Eau de vie, 1948 (Es Baluard Museu d’Art Modern i Contemporani de Palma, Collección Serra, 101 x 81.3 cm. Photo : Joan-Ramon Bonet, inv. 140) ; (2) Nicolas de Staël, Nu couché bleu, 1955 (Collection particulière, 114 x 162 cm. Photo : Claude Germain, inv. 1099).

A lire, à propos de cette exposition, les deux billets de Lunettes rouges [ici] et [].



Catégories :art moderne, regardeur

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