Ce soir là a les couleurs d’un crépuscule

hoppe-affiche-hermitage.1280865942.JPG L’exposition Edward Hopper organisée à Lausanne par la Fondation de l’Hermitage emmène le regardeur sur des territoires étranges à la découverte des histoires que racontent les toiles et des idées qu’elles offrent en partage. Des paysages, des personnages et un guide d’exception : la lumière. Une lumière particulière qui fonctionne comme la voix du narrateur, à la fois dans et hors l’histoire. Des œuvres narratives et abstraites à la fois, qui disent plus que ce qu’elles montrent, et le disent sans rien imposer. Comme Soir bleu, par exemple…

Soir bleu, soir d’été. En 1914, nous dit le cartel. La scène se passe en France. En juillet probablement — il reste les lampions de la fête nationale. Juillet 1914, la menace de guerre se précise. Il n’est plus temps de faire semblant, le clown a posé son chapeau. Bientôt le malheur et l’absurde ne seront plus défiés de loin avec les encouragements de gros rires un peu inquiets, ils seront là palpables et intransigeants. Cigarette aux lèvres, le masque tombé, le clown discute avec le militaire et le poète la redistribution des cartes de la vie. C’est un peu leur spécialité. La mort, le tragique. C’est aussi celle de la prostituée qui s’approche. Elle regarde, avec une distance affectée, le jeu qui occupe les trois hommes et voit bien qu’il leur manque une carte. Pourquoi ne l’invitent-ils pas à s’assoir ?

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Le tableau d’Edward Hopper est construit comme une bande dessinée. Deux vignettes. Sur celle de gauche, un personnage solitaire est attablé, pensif. Sur celle de droite, plusieurs personnages, dont le clown blanc, répartis sur deux tables. Le lien entre les deux vignettes est constitué par la continuité du décor. Il est précisé par les cigarettes du personnage de gauche et du clown, et par leurs postures aussi — les deux corps ont une orientation et une inclinaison proches. L’homme à la casquette, à gauche, pense à l’Europe où se confirment les signes de ce qui va devenir la première guerre mondiale. Il se souvient. Paris… il rêve. Peut-être est-ce lui, le clown blanc qui mène la discussion avec le militaire et le poète. Finis les mirages de la vie parisienne, la belle vie et ses illusions. Ce qui s’annonce est autrement grave. L’air concentré des personnages suggère la  conscience de cette gravité. Une partie dangereuse se joue. Les bourgeois de la table d’à coté n’ont pas encore compris. Les bribes de conversation qu’ils saisissent attirent leur attention, les sortent de leur insouciance estivale. Dans un moment ils se lèveront et quitteront ces lieux, travaillés par l’inquiétude. Il regarderont l’horizon et comprendront, comme nous, que ce soir là a les couleurs d’un crépuscule.

Il est probable que ce que je raconte dans ce billet soit étranger à ce qu’Edward Hopper a pu vouloir en peignant ce tableau, mais cela importe peu. Edward et Joséphine  imaginaient des histoires dont les tableaux disent une part, l’autre nous appartient ; histoires  souvent silencieuses, étranges, subtilement angoissantes.

hopper_woman_in_the_sun-light.1281018104.jpgJ’ai remarqué, au fil de la visite, que dans de nombreux tableaux la lumière joue un double rôle de personnage clé sans lequel rien n’a de sens et de décors scrutateur des âmes qui ramène le regardeur à une réflexion sur lui-même. La lumière agit comme analyseur géométrique rigoureux. Dans les toiles les plus réflexives elle découpe sur le sol ou le mur un rectangle marquant la place d’une dalle tombale. Il n’y a, me semble-t-il, sur cette vision que peu de doute quant à l’excursion dans la philosophie (1959) [*] et peu encore quant à l’intérieur en été (1909) [*]. J’ai pour une femme au soleil le même regard.  D’autres exemples pourraient être cités jusqu’à l’ultime soleil dans une chambre vide (1963) [*]. Paradoxe, n’est-ce pas, dans ce dernier cas, parce qu’enfin, le peintre est là, qui regarde. L’esprit d’Edward Hopper remplit cette image d’une présence impressionnante ; plus justement : l’esprit d’Edward et Joséphine, deux ombres d’un éclat identique. Affirmation humble et essentielle avant qu’il ne tire sa révérence [*].

L’exposition Edward Hopper se poursuit
à la Fondation de l’Hermitage jusqu’au 17 octobre 2010

Illustrations : (1) Affiche de l’exposition Edward Hopper (photographie de l’auteur, sur le site) ; (2) Edward Hopper (1882-1967), Soir bleu, 1914 (huile sur toile, 91,4 × 182,9 cm) New York, Whitney Museum of American Art. Legs de Josephine N. Hopper, 70.1208 © Heirs of Josephine N. Hopper, licensed by the Whitney Museum of American Art, N. Y. (Photo Jerry L. Thompson) ; (3)  Edward Hopper (1882-1967) A Woman in the Sun (Une Femme au soleil), 1961 (huile sur toile, 101,9 × 155,6 cm) New York, Whitney Museum of American Art. Don de M. et Mme Albert Hackett en l’honneur d’Edith et Lloyd Goodrich à l’occasion de leur 50e anniversaire de mariage, 84.31 © Whitney Museum of American Art, N.Y. (Photo Steven Sloman) — Illustrations (2) et (3) courtoisie Fondation de l’Hermitage.



Catégories :art moderne, regardeur

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3 réponses

  1. Les Dossiers de l’Art de juin 2010 (n°175) sont consacrés à Edward Hopper en écho à l’exposition de la Fondation de l’Hermitage. Un article de Carol Troyen (traduit de l’américain) commente « Soir bleu » en ces termes : « c’est à la fois un drame sexuel et une tentative obsédante de représenter la vie sporadique de la ville » (p.19). Je ne vois pas. La présence de la prostituée me parait un indice bien mince pour conforter cette vision, et la ville bien absente. Les critiques à l’époque de la première exposition de cette toile ont-ils eu le même regard que Carol Troyen ? La naissance du conflit mondial a-t-elle joué un rôle ? J’aimerais retrouver ces textes…

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  2. Bonjour, très belle exposition, ombres, éclat ,lumière…je confirme JA

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  3. 2012, Alain Cueff publie chez Flammarion : « Edward Hopper. Entractes« . Un chapitre de cet ouvrage est consacré à « Soir Bleu ». On retrouve l’idée qui suggère que le titre du tableau serait la réminiscence d’une lecture de Rimbaud, mais ici le cadre est moins agreste que celui dont le poète évoque la sensation. On peut aussi penser à Artaud, « [ce] soir bleu qui n’est d’ici ni de la terre… » (Verlaine boit). Alain Cueff suggère par ailleurs que ce tableau pourrait être inspiré d’une peinture de Joahn Sloan, « Yeats at Petitpas« . J’en doute. Hopper avait probablement fréquenté ces guinguettes et donc peu besoin d’un exemple. Alain Cueff en analysant des œuvres des années 30 ouvre une autre possibilité qui vient conforter l’analyse que je proposais dans ce billet. Il montre que Hopper n’est pas sourd au « vacarme des événements  » (p.209) notamment à ceux des années 30. Pour les évoquer, le peintre aurait recourt à l’allégorie dont Alain Cueff nous dit qu’en désaffection elle « devient un moyen, discret ou secret, de tenir un propos qui ne peut que s’exprimer sur mode suggestif. D’où les problèmes d’interprétation que suscitent certains opus hoppériens » (p.212). « Soir bleu » pose effectivement un tel problème… je vois dans ce commentaire d’Alain Cueff un encouragement à maintenir l’analyse que je propose dans ce billet. Ce qui m’intrigue est de savoir pourquoi Hopper ne pouvait que rester dans un mode suggestif. Cette œuvre a été rarement exposée, rapidement mise à l’écart par Hopper lui-même. Elle ne fut redécouverte qu’au milieu du siècle dernier. Je reprends ma question : quel furent les commentaires de l’époque ? Quels échos de la guerre de 14 en ses débuts aux états-unis ? L’allégorie que je vois volontiers dans ce tableau est-elle si peu intelligible ?

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