Polices au service d’un désordre poétique

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Alexandre Baumgartner, Quotidien, volume 1 (Extrait )

Joindre le geste à la parole ouvre la voie au dessin ou à l’écriture. On peut aussi ne pas vouloir choisir. On emprunte alors le chemin de la calligraphie, quelque chose comme une chorégraphie avec pour partition un texte et la page pour espace. Chorégraphie qui nous touche par la tension entre  liberté et rigueur du geste sous les contraintes conjuguées de l’inscription et du sens. Comme le corps épouse la musique, la courbe des caractères se fond dans le texte et soutient la lecture. Comme le poète, le calligraphe doit entendre les mots, leur musique, leur rythme propre. L’industrieuse imprimerie n’a rien perdu de cette ambition. D’ailleurs, les premiers caractères n’ont-ils pas été dessinés en cherchant à faire oublier la sécheresse mécanique, conservant l’ombre du geste dans les courbes géométrisées. Pleins et déliés, jambages et empattements, l’élan de la main est partout présent : le typographe est un calligraphe sous contrainte technologique.

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Alexandre Baumgartner, Le commun des hommes, 2009

Né dans cet univers, Alexandre Baumgartner crée une alliance originale entre écriture et dessin. Une alliance que seul un typographe pouvait forger dans le grand mouvement de l’art moderne abstrait. Ses références aux petits personnages de Jean Arp, aux gribouillages de Jackson Pollok ou de Cy Twombly, ou encore à Dieter Roth plasticien polyvalent peintre, sculpteur, graveur et créateur de livres objets, rattachent bien son œuvre au monde des arts plastiques. Pourtant, il n’a pas quitté celui de la typographie. Il en a transformé la logique, la dynamique. Le typographe ne crée des caractères, une police dit-on, que pour les mettre au service d’un texte qui les transcende en s’effaçant lui-même derrière les idées qu’il communique. Les petits dessins qu’Alexandre Baumgartner crée, avec une rigueur extrême, tous les jours, échappent à leur créateur pour remplir la page et constituer un texte énigmatique qui s’adresse directement à nos émotions parce que chaque dessin est né lui-même d’une commande directe du cerveau à la main. Ces dessins, signes improbables, constituent des répertoires, des polices peut-être mais au service d’un désordre poétique dont l’occupation de la page fait surgir une image sensible.

L’image forgée dans un univers immatériel vient au monde couchée sur le papier.

L’imprimante introduit les fonctions de l’imprimerie jusque dans les foyers. Le premier venu devient typographe à la manière de Monsieur Jourdain, formate ses textes selon les standards du logiciel du moment et les reproduit à l’identique et à volonté. Qui perçoit encore l’histoire et le métier au temps de la banalisation de la chose imprimée ? Les belles aventures. Beaumarchais achetant Baskerville pour éditer Voltaire. Ah ! Le goût pour les précieux caractères, leur sensualité tactile et leur rigoureuse beauté. Disparu ? À l’époque de sa reproductibilité technique, en reprenant le mot de Walter Benjamin, l’aura de l’œuvre unique, singulière, serait-elle dissoute dans la « repro » ? Alexandre Baumgartner relève le défi sous le label de la digigraphie [*]. Il crée une œuvre originale, numérique mais pas formatée. Sa main « vadrouille sur la tablette » et assujettit l’espace pour le mettre au service d’une vision intérieure, d’un souvenir, d’une émotion. La machine ne produit pas l’image, elle l’accueille dans un univers multidimensionnel sous les contraintes physiques et perceptives d’un écran feuilleté ouvert sur le temps et l’espace. La cartographie de sa ville natale, Bâle, entre carte et signe en atteste : mouvement, trace d’une mémoire singulière entre géographie et autobiographie. Le tirage en quelques exemplaires signés, poinçonnés, datés, numérotés — un multiple — n’est pas ce qui restitue l’aura de l’œuvre. Elle tient à l’évidence de la singularité du geste, à son caractère non reproductible.

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Alexander Baumgartner, Images mnésiques, Basel, 2009

Illustrations (courtoisie de l’artiste) : (1) Alexandre Baumgartner, Q1 / Quotidien – Volume 1 (Extrait du dépliant en accordéon, format 11×15 cm, 16 pages) ; (2) Alexandre Baumgartner, Le commun des hommes, 2009 (600×420 mm ou 1000×700 mm, 5 exemplaires, Digigraphie® certifiée, numérotée et signée sur papier Hahnemühle Photo Rag 188g) ; (3) Alexander Baumgartner, Images mnésiques Basel, 2009 (84×42 cm, 5 exemplaires, Digigraphie® certifiée, numérotée et signée, papier Hahnemühle Photo Rag 188g).



Catégories :art contemporain, choses d'ici, regardeur

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1 réponse

  1. Les créations récentes d’Alexandre Baumgartner nous racontent le printemps qui vient. La main fait surgir de la tablette numérique des paysages improbables mais si vrais.
    Les produits de l’alchimie du labo bio-numérique dans lequel Alexandre Baumgartner et Jean-Daniel Laumonier-Manol [*] conduisent leurs expérimentations et enrichissent leurs échanges, peuvent être découverts [ici].

    J'aime

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