Ben, tout le monde n’est pas n’importe qui

ben-regardez-ailleurs.1276073125.jpgUne avalanche d’idées, de mots, d’images de performances provocantes que le temps émousse à peine, bien que beaucoup aient passé le cap de la quarantaine, et que Charlie et quelques autres aient banalisé le genre. Pourtant… à écouter les réactions, ravies ou excédées, on constate que pour l’essentiel les coups de gueule, clins d’œil et autres interpellations moqueuses de Ben ont un immarcescible impact. Pour sûr, à soutenir tout et son contraire, à déverser à débit soutenu injonctions paradoxales et truismes absurdes on ne peut manquer de bousculer le chaland. La cible n’est pas seulement touchée, elle est submergée par tant de créativité débridée. Au-delà d’une certain seuil quantitatif, il se passe toujours quelque chose. Et puis, à force de s’entendre dire qu’il n’y a rien à voir mais de constater que l’on persiste à exposer, on finit par se méfier et trouver, finalement, que tout cela vaut le coup d’œil. Curieux… mais pourtant, c’est comme ça ; l’accumulation oblige la curiosité — quelle qu’elle soit.

Ben est aux accrochages ce que Devos est à la scène, un comique pathétique, poétique, espiègle, d’une aimable violence. Étrange de le dire comme cela… d’une certaine façon ce vocabulaire est aux antipodes de l’univers dans lequel Ben parait exercer ses provocations. Mais peut être pas si étrange, en fait. L’humour de Ben est plein de générosité. Il aime la vie, il aime le monde. Ses fantaisies ont un faux air de blague de potache, fruits d’un hédonisme critique dont le souffle nous rafraichit l’esprit (un peu cuistre cette façon d’écrire… erreur de casting, on ne choisit pas ses regardeurs). ben-la-lecon.1276073136.JPGL’exposition a un air de fête. Toutes les générations sont là et récoltent ce qui leur vient au gré de l’humeur ou du hasard. Les plus jeunes prennent la leçon avec application, ils rient et discutent, ils s’enrichissent de quelques mots de grec, d’italien, d’allemand ou d’anglais et en jouent. De plus vieux se demandent si les atteintes à l’orthographe font partie de l’œuvre ou sont la marque de leur auteur. Les expertises vont bon train. On ne regarde pas seulement, on se demande si Ben à raison, s’il est sincère. On s’étonne. On chasse l’incohérence dans l’hétéroclite. Ainsi, les plus pointilleux notent que si, en français, Ben revendique d’être l’artiste le plus rapide du monde en réalisant 10 toiles en un millième de seconde, en anglais, il revendique 11 paintings en moins d’un millième… mais pour la même installation qui n’en présente que dix percées de part en part. Peut être une façon d’interpréter plus que de traduire. On sait bien que l’anglais, hein, c’est toujours plus emphatique.

Dans les premiers espaces de l’exposition, j’ai été heureux de trouver une page de journal sur Mouna Aguigui ! Que de souvenirs… instant de nostalgie. Je me souviens… lorsque nous apprenions l’énergumène présence à Sanary ou à Antibes — à vrai dire, je ne sais plus — nous filions à sa rencontre pour jouir du spectacle de ce défi extravagant de la parole aux silences repus de nos parents qui recevaient les fions sans ciller. Ils pensaient peut être que tout cela s’adressait à d’autre. Pas sûr que je saisissais tout ce que Mouna disait, la portée de son engagement et la profondeur de ses attaques contre la société Caca-pipi-taliste. Mais je percevais ce que valait cette « folie » assumée, revendiquée, bouffonnerie comme ultime recours pour être entendu, et par bonheur parfois écouté. Un virtuose de la langue, pas de bois celle là. Une langue souple, habile, joyeuse et audacieuse, courageuse qu’il nous faudrait apprendre comme on apprend la rédaction ou la dissertation. Ben est-il de cette eau ? Je ne sais. Pas certain. Sa cible semble être ses semblables. Quoi qu’il en soit, son martellement enchante, on se surprend à retourner en tout sens quelques unes de ses formules qui semblent s’être définitivement imprimées dans notre mémoire, ou à s’essayer à d’autres. Comme il l’écrit : « n’importe qui peut faire ça », oui… mais peut être Ben, seul, pouvait à ce délire donner une légitimité. Et puis… tout le monde n’est pas n’importe qui.

ben-tout-est-art.1276074662.jpg

L’exposition Total strip-tease (retrospective Ben Vautier)
se poursuit jusqu’au 11 juillet 2010 au Musée d’Art Contemporain de Lyon

Illustrations : (1) Ben, Look everywhere else, 1965, Printed characters on canvas – © Adagp,Paris, 2009 ; (2) vue de l’exposition (photographie de l’auteur) ; (3) Ben, Everything is art, 1961, 33,5 x 162 cm, Acrylic on wood – © Adagp, Paris, 2009



Catégories :art contemporain, regardeur

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2 réponses

  1. « take art as it comes » : Ben Vautier à Cologne (Allemagne), à la galerie Schüppenhauer du 02 septembre au 23 octobre 2010
    Remarque : le texte qui présente l’exposition sur la page web de la galerie est d’abord en Allemand, puis si on descend assez on obtient la version anglaise.

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  2. Ben a encore quelque chose à dire et il le dit à la Galerie « Espace les Tournesols » à Saint Étienne où il s’accroche du 30 octobre au 24 novembre 2010 (voir aussi [ici]).

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