Un roman, un regard, tout un cinéma

viel-cinema.1274734741.jpg Il est bien de ne pas avoir vu un film pour en goûter le récit car alors on n’est pas enclin à discuter. On se laisse porter par le narrateur. S’il est bon conteur et si le film est bon, le moment est des meilleurs. A vrai dire, cette fois, je ne savais pas si le film était autre chose que l’un des instruments de la fiction. Lorsque j’ai appris qu’il existait, il m’est apparu clair que pour ne rien gâter de l’excellent récit que nous livre Tanguy Viel je ne recommanderais pas de se précipiter pour aller le voir. Ou alors attendre, comme cela arrive parfois, d’avoir passé le temps de la lecture et d’être entré dans celui de la réflexion pour aller se documenter. Ce moment viendra. Multiples mises en abîme, effets de miroir et autofiction, ce  genre de texte est souvent difficile à suivre. « On s’y perd, on s’énerve pour rien, on ne comprend pas. Mais ici c’est différent, il y a une histoire dans l’histoire mais c’est toujours très clair, toujours une histoire après l’autre, dans le plus grand respect du [lecteur] ». Tanguy Viel écrit « spectateur », bien sûr, mais avec lecteur la phrase tient encore. Il y a l’histoire du film que le texte déroule, et l’histoire du narrateur-spectateur, l’histoire de son regard, de son amour du film et de toute la difficulté à le partager — quelle patience avec le lecteur ! C’est une chance.

J’ai engagé la lecture sans savoir où j’allais, il m’aura fallu passer une quinzaine de pages pour comprendre qu’il allait être question d’un film. Un film irrésistible. D’ailleurs, le narrateur aurait « du mal à comprendre qu’on ne trouve pas ce film formidable ».  Il a raison ! Lorsque j’ai refermé le livre j’ai trouvé cette histoire « formidable » et pensé que Tanguy Viel devrait vraiment trouver un réalisateur pour tourner un tel film. Même après que les noms des acteurs principaux aient été révélés, et le nom du réalisateur et finalement le titre du film, je ne me suis douté de rien. L’ignorance protège. J’avais seulement lu un excellent roman. Un roman raconté, avec une intrigue qui se noue subtilement au fil de la relation entre Milo Tindle et Andrew Wike, et qui se dénoue à la fois étrangement et tragiquement après l’entrée dans le jeu de l’inspecteur Dopler. Ainsi peut-on ne rien savoir, ne relever aucunes  des références, tout ignorer en somme et cependant vivre un grand moment de lecture. L’accompagnement en voix off du narrateur n’enlève rien à notre plaisir, au contraire on se reconnaît volontiers (l’ignorant va quelque fois au cinéma) dans cette effort pour partager le film que l’on a aimé et, sans se lasser, vu et revu. J’ai d’ailleurs été malheureux pour le narrateur lorsque j’ai compris qu’il n’avait vu ce film que sur un magnétoscope et le verrait volontiers sur grand écran. Est-ce crédible, d’ailleurs, ce cinéphile condamné au succédané de l’écran télé ? Seul instant de doute.

Dans un entretien en 2007, Tanguy Viel assure que « si l’on écrit un roman c’est pour que d’autres jouissent du récit qu’on raconte. Et en même temps, cela permet de faire partager en sous main une inquiétude plus personnelle sur la langue.  » Si je n’ai pas perçu l’inquiétude sur la langue, j’ai en revanche perçu une inquiétude sur le texte, sur son équilibre dont on souhaite jusqu’au bout qu’il ne se rompe pas, parce que l’on est pris par les deux récits. On est dans et hors le film. Équilibre entre récit du film et regard sur le film. Equilibre de deux tensions, celle tragi-comique de la partie serrée et mauvaise entre Milo et Andrew, et celle cinéphile de la partie serrée entre le narrateur et le lecteur qui pourrait ne pas trouver le film formidable. banksy-clown.1274732644.JPGSans jamais distraire notre regard de l’écran, le commentaire souligne moments forts et finesses de l’intrigue, autopsie l’angoissante et vertigineuse glissade, revient sur la frustration de ceux qui ont accès à la VO et savent bien que quelque chose manque à ceux qui ne peuvent. Le titre du film est d’ailleurs précisé, très tard dans le texte, dans sa forme originale : Sleuth. En français : « Le limier », mais cela aurait pu être la traque. Le texte de Tanguy Viel restitue toute la force du thriller. Le jeu des masques, métaphore ou réalité, façonne « des personnages qui arrivent à cristalliser les enjeux, pas psychologiques, mais des situations physiques qu’ils remplissent. » La lecture de ce texte, elle-même, est une situation que le lecteur remplit, absorbé par le dialogue avec le narrateur à propos de ce film qu’il n’a pas vu ou au contraire, qu’importe. Il faut se caler dans son fauteuil avec juste ce qu’il faut de lumière sur la page et se laisser peu à peu glisser dans l’histoire. Du très bon cinéma.

Je vous l’assure, on peut lire ce livre en ignorant tout du film, comme on peut voir le film en ignorant tout de la pièce de théâtre qui l’a inspiré. Au fond, juste un roman sur le regard. Formidable !

Après la lecture de : Tanguy Viel, Cinéma, Editions de Minuit, 1999 (citations tirées des pages 74 et 26). Les propos issus de l’entretien de Tanguy Viel avec Maxime Pierre, en 2007, est accessible [ici].

Illustrations : (1) couverture de l’ouvrage ; (2) Banksy, installation, Musée de Bristol, 2009 (photographie de l’auteur) à l’occasion de la rétrospective de son œuvre.



Catégories :lecteur

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :