Esquisses, croquis, études, chefs d’œuvre discrets

Le troglodyte qui a, pour la première fois, joué avec la trace laissée par son doigt souillé sur le mur de sa caverne et compris qu’il pouvait obliger cette trace à épouser une forme qu’il voulait, a ouvert une voie qui a changé le cours de l’humanité. Une voie ? Non, deux d’un coup : le dessin et l’écriture. Le dessin, premier moyen de représenter, mettre à distance, penser le monde. Le dessin pour modéliser et agir : dessein, donc. « Desseing », c’est ainsi que les premiers usages attestés orthographiaient le mot, au début du XVI° siècle. Le « g » parait disparaître sans bruit, quant au « e » il tombera à la fin du XVII° siècle malgré quelques protestations contre les modernes. Entre l’apparition du geste et la naissance du mot, une longue histoire au cours de laquelle des instruments viennent se substituer au doigt, les matières et les supports se multiplient, et la technique se perfectionne. Le dessin se fera une place essentielle dans l’histoire des arts visuels, peinture ou sculpture, comme le moyen le plus efficace de préparer une réalisation, d’étudier des représentations et de mettre à l’épreuve des perceptions, de créer une sorte d’échafaudage pour, avec sûreté, réaliser de grandes œuvres. Il se pourra d’ailleurs que, dans l’atelier, les métiers se spécialisent confiant le dessin à l’un, à l’autre la couleur. D’une certaine façon, pour bien des regardeurs, le dessin est un art du brouillon. De là à penser qu’il s’agit d’un art mineur voire d’une simple technique artistique, il n’y a qu’un pas souvent franchi. Seuls, probablement, les spécialistes d’histoire de l’art sont intéressés par une exposition rassemblant des dessins. L’exposition des dessins italiens du musée de Grenoble réfute cette opinion.

volterrano.1273958818.jpgPlusieurs dizaines de dessins sont présentés, accrochés sur des murs de couleur sanguine qui créent une atmosphère très douce dans laquelle ils se fondent et prennent de la distance les uns par rapport aux autres, facilitant une relation individualisée avec chaque feuille. Un dessin, même grand, c’est toujours une petite chose qui demande une relation intime, une attention dédiée. On parvient sans mal à regarder chaque œuvre — « œuvre » parce qu’on oublie rapidement qu’il s’agit d’esquisses ou de croquis, tant le souci de la perfection est perceptible malgré l’inachèvement — et goûter un étonnement, une sensation très particulière en percevant le travail et le regard de l’artiste. Je retiens quelques dessins, dont un tout spécialement : un « jeune homme tenant un cheval par une bride ». Le visage de l’homme et la tête du cheval émergent d’une tourmente de traits, traces de la main qui les cherchait dans la mémoire d’une vision instantanée. Homme et cheval paraissent saisis sur le vif par cette esquisse vigoureuse et délicate. Le couple fondu en une seule figure vient de face dans un élan qui a dû surprendre il Volterrano autant qu’il nous surprend. La manière très contemporaine fait oublier les siècles qui séparent le regardeur et le dessinateur. Une rencontre très intense. J’ignore, et peut être l’ignore-t-on effectivement, quelle est l’œuvre dont cette esquisse est le brouillon. Mais, au fond, peu importe. Ce dessin est en soi une œuvre — un chef d’œuvre, pour reprendre le mot de ce mois de mai des musées. Chef d’œuvre discret.

D’autres dessins m’ont retenu pour des raisons très différentes. Curiosité, sensibilité, virtuosité, sentiment d’entrer un peu dans l’intimité d’une création. Et encore, l’exposition est si riche, si diverse — et le public était si nombreux — qu’il est bien possible que j’ai manqué quelque rencontre. En attendant, le catalogue exhaustif limite les regrets et permet de préparer une nouvelle visite…

L’exposition  « De chair et d’esprit »
se poursuit au Musée de Grenoble jusqu’au 30 mai 2010

Illustration (courtoisie Musée de Grenoble) : Il Volterrano (Baldassare Franceschini, dit), « Jeune homme tenant un cheval par une bride », XVIIe siècle (Sanguine sur papier crème 21,4×9,2 cm S.B.DR. au crayon graphite : Volterrano) — Legs MESNARD Léonce en 1890 — n° inv. : MG D 423

Baldassare Franceschini dit Il Volterrano est né 1611 à Volterra et mort en 1689 à Florence. On trouvera une courte biographie [ici].

Les indications sur l’éthymologie des mots « dessin » et « dessein » sont reprises du TLF.



Catégories :choses d'ici, Musée de Grenoble, regardeur

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :