Il faut, sur Choir, savoir attendre

Une seule ambition pour les habitants de Choir, un seul projet : quitter Choir. Incipit très explicite, le roman est résumé. Tout ce qui suit n’est que longue exploration, fantasque et épouvantable, du désespoir de ne pas être à la hauteur de cette ambition. Éric Chevillard rapporte avec une lourde virtuosité la souffrance des choirais, affligés et misérables, que seul le baume de la croyance en le retour du Sauveur, Ilinuk le polydactyle, permet de supporter.

Ilinuk polydactyly_01_lfoot_ap.1273180156.jpg! Le mutant au sixième orteil dont Yoakam, « ce fier héros vierge de tout exploit », rappelle sans relâche les hauts faits et entretient le désir du retour. Ilinuk, l’expert en navigation sur les étendues mouvantes et pestilentielles de Choir, le seul à ne pas avoir peur de Choir, le dompteur de monstres, le génial ingénieur, l’esprit libre monté au ciel dans une fusée de sa fabrication, l’unique recours pour sortir son peuple du trou où il croupit. Sur cette île — puisque de toutes les géographies imaginables pour un si grand malheur il ne reste à coup sûr que la possibilité d’une île — la nature n’est qu’un immense piège immonde et poisseux qui « n’existe que pour servir nos fins et nos desseins ; quand nous ne la domestiquons pas par le fouet et le joug, c’est que sa sauvagerie obéit encore à nos propres instincts ». Une île minuscule dont on voit tous les bords qui enclosent une immensité de territoires encore inconnus. Topologie ineffable, géographie indicible d’un trou noir pour lequel les habitants ont forgé trois cents douze mots pour dire gris  — comme quoi il y a toujours une petite lumière d’espoir sur Choir. Une île sur laquelle il ne faut pas moins de douze enfants pour faire le travail d’un bœuf et où le spectacle des mouvements de la queue du caribou est plus excitant que celui des oreilles du rhinocéros élevé en batterie. Quoi de plus naturel dans cet enfer sur terre que de vouloir : « [entrer] tôt dans la vieillesse, avec la folle ardeur et l’enthousiasme du jeune âge, dans l’espérance qu’ainsi tout ira plus vite ».

Lecture épuisante, agaçante, exaspérante mais quoi qu’il en soit stimulante, hilarante, exubérante, et encore comique et tragique, poétique et philosophique aussi. Lecture façon Pratchett ou façon Rabelais, et pourquoi pas Voltaire, ou d’autres façons encore pour rigoler ou disserter. Homérique fantaisie dans laquelle les petites têtes se perdront et les grosses s’égareront, mais toutes se retrouveront consternées par le spectacle de la dernière page. Par Ilinuk et par Baatar ! punaise, quel bouquin ! s’écrieront-elles avant de laisser tomber de leurs mains ce monceau de déréliction.

Après la lecture de : Eric Chevillard, Choir, Editions de Minuit, 2010 (citations tirées des pages 212, 230, 13)

Illustration : radiographie antéro-postérieure d’un pied polydactyle (source Wikipédia )



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