Sous les cendres, l’art apaise l’impatience (2) Caj Bremer

Samedi 17 avril, la journée commence par une nouvelle tentative au guichet international de la gare d’Helsinki. Cette fois nous nous présentons tôt, cela nous permet de faire la queue pour avoir un ticket pour faire la queue avec un bon rang pour avoir des places ! Nous approchons de midi lorsqu’enfin nous avons des billets de train pour rentrer sur Amsterdam, Grenoble, Luxembourg et Valladolid au départ de Stockholm, mais il faudra passer une journée dans la capitale suédoise ; pas de place sur les trains avant lundi matin… Donc du temps encore, sous un soleil radieux qu’aucun nuage ne perturbe… une aubaine aussi pour visiter le musée d’art, l’Ateneum. J’en profite.

bremer0.1272572474.JPGDeux expositions temporaires sont au programme, mais l’accès aux collections permanentes de l’Ateneum est fermé. Après avoir payé l’entrée et déposé mon manteau  au  vestiaire, je monte une large volée d’escaliers qui me parait donner accès aux expositions. Sur le premier palier, j’aperçois une porte ouverte qui donne accès à une salle dans laquelle entre le public. Je m’approche. Il y a du monde. En bas d’un petit amphithéâtre des fauteuils attendent leurs occupants sous les lumières de la rampe. J’interroge un homme, qui se trouve à l’entrée, sur l’événement qui se prépare. Je comprends qu’il va y avoir un entretien public à propos de l’exposition en cours. A ma question pour savoir qui sera la personne interviewée, l’homme me répond simplement qu’il s’agit de lui-même : Caj Bremer.

Caj Bremer est né en 1929 à Helsinki, après ses années d’apprentissage dans un studio de photographie il entre dans le photojournalisme au début des années 50 au service de l’hebdomadaire Viikkosanomat. Son œuvre, sur près de soixante années, s’inscrit dans la lignée des grands photographes, les artistes du noir et blanc tels Cartier Bresson, Robert Doisneau ou Marc Riboud. L’homme est affable, accueillant, il accepte sans impatience quelques instants de bavardage. bremer2.1272399016.jpgLorsque je lui demande un autographe, pour le plaisir un peu enfantin de garder une trace matérielle de cette rencontre exceptionnelle. Il se prête au jeu et ajoute un commentaire sur la photographie, rappelant sa circonstance anecdotique : ce cliché a été pris sur la route d’Helsinki et Hämeelinna en 1961 alors que Youri Gagarine, pionnier et héro de l’espace, se remet des nausées d’un mal de voiture. Un jeune finnois, qui se baignait dans le lac que l’on voit au second plan, le regarde dubitatif. L’humour de la situation est évident pour qui connait l’anecdote ; pour le regardeur qui l’ignore, la photographie peut suggérer une autre histoire. Le jeune adolescent du premier plan évoque une divinité, un jeune dieu surgit des eaux, qui s’interrogerait sur ce mortel qui a défié le ciel. Ce mortel, campé dans une posture flegmatique qui contraste avec son fier uniforme de conquérant, soutient ce regard avec un air de défi ironique. Qu’il s’agisse de la circonstance véritable de ce cliché ou de celle que l’on peut imaginer, dans tous les cas on perçoit ce subtil sens de l’humour de Caj Bremer que souligne la commissaire de l’exposition, Riitta Raatikainen.

Nous nous quittons. Je redescends immédiatement la volée d’escaliers pour aller voir les photographies exposées, plus de 150 images qui témoignent le plus souvent d’un regard bienveillant, curieux et souvent amusé. Un regard interrogateur aussi, humain et compassionnel, notamment dans la série « The murder trial in Tulilahti » (Heinävesi, 1961). L’image du regard du meurtrier lourdement enchainé, l’insistance sur ces chaines, réussit à impliquer le regardeur dans la problématique du jugement, les incertitudes que n’a pu que renforcer le suicide de celui si niait le crime dont on l’accusait. Quarante ans après la justice finnoise n’en a pas fini [*]. Quarante ans après ces images restent d’actualité. C’est cette capacité à saisir l’image dans l’histoire mais en dégageant le caractère atemporel qui est la marque de ces géants de la photographie noir et blanc. Caj Bremer y ajoute un talent particulier ; son humour et son humanisme transcendent l’anecdote.

L’exposition rétrospective de l’œuvre de Caj Bremer
se poursuit à l’Ateneum, musée d’art d’Helsinki, jusqu’au 15 mai 2010.

Illustration : (1) affiche de l’exposition reproduisant une photographie de Caj Bremer, « Lenita with the broom », 1960 ; (2) extrait du livret associé aux expositions avec la reproduction de Caj Bremer, « Juri Gagarin », 1961 (courtoisie de l’artiste).

À propos de Caj Bremer, on trouvera une note biographique [ici] et [], cette dernière note est illustrée de plusieurs photographies. Une page de la version finnoise de Wikipedia est consacrée à Caj Bremer (il n’y a pas pour l’instant de traduction ni en français, ni en anglais).



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1 réponse

  1. L’œuvre de Caj Bremer est exposée à l’Institut Finlandais (60 rue des Écoles à Paris 5°) du 27 octobre au 26 novembre 2011.

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