Capables de pitié, mais dans quelles limites ?

ballandras-1.1270326552.JPGLe Salon de Magasin, baigné d’une lumière parcimonieuse, était particulièrement froid, triste. Ce jour de très faible affluence accentuait le sentiment de solitude. Sur les murs, des images sans cadre ni épaisseur ; ouvertures sur un univers intime, chaises, lits, tables, toilettes, lavabo. Ouvertures ou reflets, on peut imaginer des miroirs renvoyant l’image d’une pièce à laquelle on tournerait le dos. Espaces multiples. Images d’un univers que redoute notre imaginaire : la prison. Six cellules nous sont montrées, avec précision, sous des angles différents, vue plongeante ou de plein pied. Prison de Stammhein. Ces images sont des photographies de maquettes construites à partir des récits de Daniel, Steven, Alessandro, Christian, Achmed et Michael qui vivent en détention dans ces lieux. Multiples perspectives, traductions, interprétations, reconstructions dont l’aboutissement, comme au terme d’un processus complexe de distillation, est l’essence de l’incarcération.

ballandras-2.1270326615.jpg ballandras-3.1270326633.jpg

Les images de Fabienne Ballandras ne sont pas agressives. Pas de sollicitation péremptoire de l’émotion. Ces images sont douces, au contraire, ou, plus exactement, neutres.  Scènes d’intérieur. Familières. Presque. ballandras-4.1270326810.jpgUne sensation de vide se forme progressivement alors qu’émerge l’idée d’incarcération au fil de la contemplation de ces espaces et de cet autre espace dans lequel ils se déploient. L’accord entre le lieu et ce qu’il expose est au plus juste. La pureté des images est celle d’une lame, la retenue des couleurs est celle de l’absence, la rigueur de la géométrie est celle d’une règle. Pas de spectacle, pas de pathos. Tout est dit, rien n’est exhibé.

L’exposition n’est pas exactement une installation, mais tous les éléments servent un même propos. Ils ne se côtoient pas seulement, ils se complètent. L’ensemble, pudique et efficace, évite avec délicatesse aux regardeurs ballandras-6.1270362906.JPGun « discours pathétique où tous seraient pris au piège de l’éloquence et qui obéirait à tous les impératifs du discours tout en ne disant rien ». Les mots sont de Gerhard Richter, dont on se souvient qu’il a peint les portraits des figures emblématiques de la Fraction Armée Rouge, Baader et Meinhof, qui furent, justement, emprisonnés à Stammhein. Ses portraits peints reproduisent des portraits photographiques, en introduisant une incertitude — un flou — qui les privent de leur fonction de représentation objective pour les constituer, affirme Richter, en « objets », c’est-à-dire « des réalités, des visions du monde […] ce qui, par conséquent, permet de les documenter ». Réalités qui ne sont pas celles de la perception ordinaire, précarité ou insalubrité, mais celles, rendues tangibles, qu’impose la signification profonde de la prison. Intellectuel sentimental, le regardeur cèdera-t-il à la pitié ? Pour Richter « nous ne sommes capables de pitié que dans certaines limites et nous la refusons souvent partout où c’est possible ». Attitude qu’il attribue à une stratégie de survie, mais cela ne doit pas nous dispenser de « prendre conscience de l’étendue des conséquences de l’absence de compassion ». L’exposition de Fabienne Ballandras procède de cette prise de conscience.

ballandras-5.1270326839.JPGAu centre de la pièce, une télévision. Le film tourne en boucle. Deux drapaux flottent au vent. Sur l’un, « Everybody talks about the weather », sur l’autre, « We don’t ».  Le titre d’un recueil d’écrits de Ulrike Meinhof [*]. Reprenant le propos attribué à Mark Twain, on aurait pu inscrire sur le second drapeau : « but nobody ever does anything about it ». Bien sûr… que faire des questions avec lesquelles nous quittons l’exposition. Capables de pitié, mais dans quelles limites ?

La présentation de Sentimentale Intellektuelle
se poursuit au Magasin jusqu’au 25 avril 2010

Sentimentale Intellektuelle, de Fabienne Ballandras (2009) est le produit d’un projet mené lors d’un séjour à Stuttgart dans le cadre des échanges et des résidences d’artistes plasticiens entre le Bade-Würtemberg et la région Rhône-Alpes, organisés par art3, en collaboration avec l’institut français de Stuttgart.

L’exposition est composée de 6 photographies couleur évoquant les cellules de Daniel (il fait clair, le soleil illumine la pièce), Steven (et avec les draps du lit on a fabriqué des rideaux pour les deux fenêtres), Alessandro (4 néons au plafond, lumière blanche), Christian (murs blancs, plafond blanc, sol jaunâtre, marron), Achmed (les murs, les armoires, même les portes sont décorés avec des posters et de photos), Michael (les deux lampes donnent une lumière plus agréable) ; ainsi que de « Cellules » (2, bois et métal), Décors (6 dessins, crayon), Détails (6 peintures à l’huile) et une vidéo de 12′ qui tourne en boucle, « Everybody talks about the weather… »

Illustrations : (2) Fabienne Ballandras, « Alessandro », 2009 (photographie couleur, 150×120 cm) ; (3) Fabienne Ballandras, « Steven », 2009 (photographie couleur, 150×120 cm) ; (4) Fabienne Ballandras, « Détail », 2009 (huile sur toile, 20×20 cm) ; (5) Cellules (bois et métal, aux proportions des deux types de cellule de la prison) ;  (1) et (6) vues de l’exposition — (2 à 4 courtoisie de l’artiste ; 1, 5 et 6 photographies de l’auteur, courtoisie Magasin).

Citations tirées de : Gerhard Richter, Textes, les presses du réel, 1999 (pages 131, 58 et 161).



Catégories :art contemporain, choses d'ici, MAGASIN, regardeur

Tags:, , , , , , ,

4 réponses

  1. Une rencontre avec Fabienne Ballandras est organisée ce samedi 10 avril à 14:30 au Magasin.

    J'aime

  2. Je n’ai pas visité cette exposition, mais d’après vous on en ressort avec des questions notamment sur la pitié éventuelle qu’on pourrait ressentir vis à vis de prisonniers, au vu des photos exposées: mais il semblerait que la réalité soit pire……toutefois la pitié  » sentiment de sympathie lié à la souffrance ressentie par autrui » a des limites pour de multiples raisons.

    J'aime

  3. Fabienne Ballandras à la Galerie Heike Strelow en compagnie de quelques autres artistes : >Modeled Realities< — du 21 janvier au 18 mars 2011. Exploration de l’idée de réalité à propos de la construction de modèles, des relations émotionnelles entre proximité et distance.

    J'aime

  4. Les photographies de Fabienne Ballandras font partie des œuvres présentées dans le cadre de l’exposition « Une chambre à soi », 4° acte du programme « entre autrefois et aujourd’hui », Centre culturel le Polaris à Corbas (69).

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :