Roth, Livre XXX

roth-humbling.1268555629.jpg Lorsque l’âge avance et avec lui son cortège de misères au point que l’on n’est plus que l’inventaire de ses défaillances* et autres pannes du corps et de l’esprit, il faut savoir se retirer. Quitter la scène. Faute de quoi, en reprenant les mots de Simon Axler, la seule chose qui sera accordée est le « role of someone playing a role. » Sage mise en garde du personnage principal du dernier roman de Philip Roth qui poursuit l’exploration du vieillissement et de ses outrages. Tout homme, et peut être ici le « h » minuscule est-il suffisant, est aux prises avec le fantôme de son existence sexuelle qui refuse de se dissoudre dans la nuit de la mémoire. Je bande donc je suis, en quelque sorte. Zuckerman ne le contredirait pas, Axler le confirme. Cette preuve d’existence, il la cherche dans une histoire amoureuse folle, désespérée, drôle et pathétique, du dernier érotisme et d’un romantique éternel.

Le lecteur ne manquera pas de s’interroger sur le choix des deux problématiques sur lesquelles s’ouvre le roman et qui en constituent l’arrière plan jusqu’au dénouement. Le suicide et l’inceste. Le premier tient probablement à ce rapport très particulier à la vie que l’on se construit quand on comprend qu’elle vous échappe. Quand tout fou le camp, au fond, le « suicide is the only thing you can control. » David Lodge avait, lui aussi, donné au suicide une place particulière en en faisant le thème de recherche universitaire d’Alex, disciple tardive du vieillissant Desmond Bates. Le choix du second est étrange. L’évocation de l’inceste dans les premières pages de l’ouvrage jette une lumière crue sur la relation d’Axler et Pegeen, d’une bonne vingtaine d’année sa cadette, dont il connaît les parents et qu’il a connue enfant. Il y a pourtant bien assez d’inventions et de turpitudes dans l’ouvrage pour instruire autrement le procès des dégâts collatéraux d’une vieillesse qui se refuse au naufrage. Que veut signifier Philip Roth ? Quelle question veut-il poser ? Pour le lecteur, passée l’évidence d’une libido en perdition, que reste-t-il  ? Au moins une belle écriture, la vivacité du texte court et tragique. Une apocalypse grotesque, finalement, ce trentième livre de Roth.

Le roman n’est pas encore disponible en français, mais il le sera probablement bientôt. Quel titre sera choisi ? « The humbling » peut être traduit par « L’Humiliation ». Mais « humiliation » est aussi un mot du lexique anglais. Et il y a, me semble-t-il, plus qu’une nuance entre « humiliation » et « humbling ». « Humiliation » a une signification exclusivement négative, alors que « humbling » inclut une sorte de rappel à l’humilité, invitation à en rabattre. Il y aurait la place pour un peu de compassion. En français : « La mortification ». Peut être.

À  propos de la lecture de : Philip Roth, The Humbling, Jonathan Cape – London (citations extraites des pages 6 et 14)
* traduction libre d’une phrase de la page 6.

Postscriptum : le second rabat de la jaquette précise que l’édition définitive, par la Library of America, de l’œuvre de Philip Roth sera achevée en 2013. Cette année là, Philip Roth aura 80 ans. L’accélération du rythme de publication de ses ouvrages, le resserrement de la thématique alors que s’approche ce double rendez-vous, inquiètent alors que l’on referme la couverture de « The Humbling ». 



Catégories :lecteur

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2 réponses

  1. « Indignation » vient d’être traduit en français, chez Gallimard [*]. A cette occasion, Le Monde des Livres du 1er octobre [*] publie un article qui rapporte un propos de Philip Roth à propos de la probable traduction de « Humbling » : « qu’il ne faut surtout pas traduire par humiliation. Le héros n’est pas humilié, il est cuit, lessivé. » Alors ? « La Mortification » ?

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  2. Finalement c’est « Le rabaissement », traduction de Marie-Claire Pasquier (Gallimard, 2011). Il y a un instant l’ouvrage était étrillé sur France Culture, ailleurs on le « savoure comme on garderait en bouche une friandise délicate et subtile. Et qu’on fait durer… »

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