Expérience d’une proximité distante avec l’impensable

Le grand déballage est terminé, il n’y a plus « Personne » sous la verrière. Il de restera à jamais qu’un souvenir à la fois incertain et tangible de l’œuvre monumentale de Boltanski exposée quelques mois au Grand Palais. Sort commun des installations et performances. Triste sort de ces créations contemporaines entre artefacts et spectacles. Je suis passé peu de temps avant que les portes ne se ferment, une visite courte, rapide, entre deux urgences d’un déplacement professionnel. Quelques instants dont j’ai la conviction qu’ils laisseront une trace durable dans ma mémoire.

boltanski-personne.1267306273.jpg

Passé le sas d’accès à l’exposition, un mur se dresse face au visiteur. Un mur de boites d’acier teintées par la rouille, portant des numéros. Une sorte d’ immense consigne abandonnée. Un columbarium peut être, on y pense évidemment. On peut longer ce mur vers la gauche ou vers la droite pour déboucher sur un grand espace, une nef sous la grande verrière. L’air vibre d’une musique sourde, épaisse. L’ordonnancement du lieu est réglé. Dans le cœur, un pyramide. A gauche et à droite des allées bordées de patchworks de vêtements disposés dans un ordre pensé, voulu. Des fripes, des fripes assemblées en des géométries rigoureuses. La pyramide est une énorme pile de vêtements. Une pince d’acier à la verticale de son sommet descend régulièrement, en prendre un lot, le monte à une bonne dizaine de mètres, s’ouvre, laisse tomber sa prise, redescend lentement et recommence, parfois avec hésitation au moment du prélèvement.

boltanski-personne-nb3.1267356834.JPGLa signification de cette installation spectacle parait assez claire, l’holocauste, les camps d’extermination. Les baraquements figurés par les patchworks, le quadrillage de l’espace par les poteaux d’acier et les néons, le tas des effets. Évocation d’une Histoire épouvantable. Pourtant ce n’est pas vraiment comme cela que l’on peut rendre compte du sentiment que l’on ressent. Il y a un décalage difficile à préciser. Un contraste entre la signification imaginée qui renvoie à un univers apocalyptique et la qualité esthétique de la mise en scène, la qualité des matériaux, des fripes propres et nettes, la pince rouge vif, la précision de la mise en espace, la régularité méticuleuse du pavage. L’espace est isotrope, peu de points de repère, juste les allées montantes et descendantes, le rythme des tapis de fripesboltanski-personne-nb1.1267361297.JPG.boltanski-personne-nb2.1267361278.JPG L’immensité est palpable, il n’y a rien à regarder particulièrement, simplement laisser les yeux balayer et balayer encore l’ensemble, se reposer un instant sur le travail de la main d’acier. On se sent seul. L’espace nous absorbe et nous l’absorbons par notre corps que le bruit et le froid pénètrent. On a très froid. L’espace, le froid, le vacarme sourd nous aspirent vers une tristesse et le sentiment d’une menace abstraite que n’explique pas seule la référence historique. Comment le dire mieux que par les mots de cet autre témoignage [*] : « C’est comme si j’y participais, moi aussi. Que j’entrais moi aussi comme un objet dans cette duplication. Il me vide de tout sens, me fait miroir d’un réel dont en plus l’horreur dans l’Histoire semble être gommée. » Oui, c’est cela, « gommée ». Gommée par la propreté du propos, une sorte de réduction syntaxique, formelle. Balancement entre propos sur l’Histoire et expérience esthétique. De ce balancement nait une question, savoir ce que cette expérience ajoute à ce que l’on sait et que l’on n’a pas vécu, dont la connaissance est essentiellement intellectuelle et morale. « Personne » apporte une dimension sensorielle, une sorte de proximité physique mais distante avec l’impensable. La distance d’un garde-fou.

La présentation de l’installation Christian Boltanski « Personne »
dans le cadre de Monumenta 2010
s’est terminée ce 21 février 2010 au Grand Palais

Citation tirée du texte de Ghislaine Dunant publié dans Le Monde sous le titre : Christian Boltanski et les monstrueux vêtements de la mémoire (lemonde.fr, rubrique Point de vue, version du 20 février 2010 à 12:41)

Illustrations : (1)  Vue de l’installation Christian Boltanski, Personnes – Monumenta 2010 Photo Didier Plowy © Monumenta/MCC (courtoisie Monumenta) ; (2), (3) et (4) Perspectives sur l’installation Christian Boltanski, Personnes – Monumenta 2010 (images de l’auteur)



Catégories :art contemporain, regardeur

Tags:, , ,

1 réponse

  1. Naitre… une chance ? une opportunité ou un risque ? simplement un hasard ? Le visiteur du pavillon français de la Biennale de Venise goutera la chance de pouvoir y penser s’immergeant dans l’univers imaginé par Christian Boltanski pour susciter et accompagner la réflexion. Pour celui qui ne pourra y aller, il reste l’accès au jeu qui accompagne l’œuvre sur internet pendant la durée de la Biennale et la consolation de pouvoir gagner une œuvre originale. Banco ?

    J'aime

Répondre à L.S. Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :