Le silence et le noir, un accord parfait

De là où j’écris, Pierre Soulages, comme Rothko et quelques autres, est perçu comme un créateur pour l’élite. Un créateur pour ceux qui ont assez d’intimité avec l’art contemporain, assez de connaissances et une sensibilité particulièrement affûtée pour réagir à des stimulations émotionnelles qui paraissent inaccessibles au commun des mortels. Les toiles monochromes sont toujours difficiles, procédant d’élans plus intellectuels que sensuels. Bref, dans le cas de Soulages, ces mortels ordinaires ne voient que du noir décliné, répété, ressassé. Enfin… ils n’y voient… le plus souvent, ils n’ont vu que des reproductions et, surtout, ils en ont entendu parler. L’exposition de Beaubourg est l’occasion de confronter ce que l’on entend à ce qui est montré. J’y suis allé, j’ai vu, si je pouvais j’y retournerais.

soulages-beaubourg.1266356009.jpg Le noir est une absence. La propriété d’une matière qui n’émet ni ne réfléchit la lumière. Ceci pour le noir absolu, celui de la physique. Le noir tel que nous le connaissons, celui que nous fréquentons, est une approximation de ce noir absolu, il réfléchit plus ou moins, il a souvent des reflets. Il est une lutte entre la lumière et la matière, celle-ci voulant absorber celle-là. La lumière est toujours présente, elle manifeste sa présence par des indices et des formes fragiles qui tirent parti du moindre relief, de la moindre faille dans le piège chromatique. C’est le territoire de Pierre Soulages, c’est dans cet espace d’incertitude que son œuvre se déploie. Un espace de lumière.

L’exposition de Beaubourg est parfaitement orchestrée pour amener le regardeur à cette rencontre. Au commencement est le signe. Des tracés évocateurs de caractères kanjis, laissés par un large pinceau trempé dans le brou de noix, aux poils assez grossiers pour que le mouvement qui produit le trait soit aussi présent que le trait lui-même. Cette vision des choses serait probablement réfutée par Pierre Soulages. Pourtant, ça fonctionne et ça fonctionne même bien. La calligraphie chinoise procède d’un mouvement, d’une dynamique, d’un rythme pour constituer une unité de sens. Si on renonce à parler de signe pour préférer « Gestalt » comme l’analyse Pierre Encrevé, il subsiste néanmoins une unité sensuelle et, au-delà, du sens quoi qu’il en soit. Un sens chaque fois reconstruit par chacun. Plus loin, on rencontre des peintures d’une subtile élégance, pas des monochromes, des couleurs au contraire s’imposent malgré l’espace compté qui leur est laissé. Elles sont contenues par des structures noires sous la pression desquelles elles libèrent une énergie qui enchante. Lorsque les couleurs disparaissent, dans les salles suivantes, les rythmes, le dialogue du noir et du blanc, s’affirment, créent des pulsations qui retiennent le regard. Perçoit-on un souffle, un chant, une histoire. Enfin, plus loin encore dans l’exposition, le blanc qui est toutes les couleurs, les couleurs singulières, les traits dans leur géométrie modulante laissent la place au seul dialogue du peintre et de la lumière sur un terrain occupé tout entier par l’affirmation de l’absence. Ce ne sont pas des toiles que l’on regarde, mais des peintures. C’est-à-dire la peinture comme matériau. Un matériau travaillé avec des outils contondant pour être lissé, étiré, scarifié, griffé, raclé. Sculpté en somme.

L’amateur d’art mettait en garde. L’exposition est remarquable, écrit-il, « mais ne vous attendez pas à avoir une quelconque expérience émotionnelle, sensible, voire mystique, ‘seul avec vous-même’ dans les salles bien ordonnées du 6ème étage de Beaubourg. » [*] Ma visite me porte à nuancer ce jugement. e n’ai pas eu d’expérience « mystique », mais sûrement des instants de belle émotion, même dans la salle où sont suspendus les outrenoirs. Un paysage de peinture dans lequel j’ai déambulé comme à Bilbao j’ai déambulé dans le paysage d’acier de Richard Serra. Il faut dire qu’il y avait assez peu de visiteurs au moment de ma visite. Pour autant, la remarque de l’amateur vaut que le regardeur y porte attention, et pourquoi pas tente l’expérience. Cela est possible à Grenoble, tous les jours de l’année (sauf le mardi), en choisissant par exemple l’heure du repas pour visiter le musée.

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Peinture, 222×628 cm. avril 1985 — un quadriptyque — est accroché sur un mur blanc de bonne taille. Bien qu’il y ait d’autres œuvres dans la pièce, il n’y a pas d’interférences. Pas de promiscuité. On peut isoler le regard. De confortables fauteuils font face à l’assemblage des toiles. On peut  s’installer et contempler, laisser l’esprit filer le long des lignes qu’il perçoit ou devine, explorer, se perdre puis construire des repères, puis ne plus penser, recevoir seulement les messages que le noir livre dans le silence de la pièce. Le silence et le noir, un accord parfait. Peut-être, conseillerais-je, avant cela, de regarder l’œuvre de différents points de vue, y compris sous une incidence rasante pour découvrir la richesse des effets, des reliefs qui animent les drapés, les plissés. Jamais de chiffonnage. Le relief est rythmé avec une rigueur musicienne. On peut penser la technique, puis l’oublier. Mon expérience ne fut pas mystique, mais proche de ces moments de paix lorsque au terme d’une longue promenade je m’assieds face à la chaîne des Alpes et simplement regarde ce paysage que je connais depuis longtemps et chaque fois redécouvre.  Gerhard Richter note, quelque part, que la montagne ce n’est que mauvais cailloux et  obstacles, et pourtant… eh bien, ces monochromes fonctionnent de la même façon. Sentiment de suspension de l’espace et du mouvement, encreux du temps dans lequel l’esprit repose et la pensée puise l’énergie pour aller un peu plus loin sur quelque chemin qu’elle avait aperçu mais dont les encombrements de la vie avaient empêché l’accès. Peinture 222×628 cm. avril 1985 du musée de Grenoble (pièce 37 du plan de l’audioguide) est à proprement parler un lieu où se promener, se retrouver ou s’évader.

L’exposition Pierre Soulages se poursuit jusqu’au 8 mars
au Centre Pompidou

Illustrations (1) Alfred Pacquement et Pierre Encrevé (dir.), Catalogue Soulages, éditions du Centre Pompidou, 2010 ; (2) Pierre Soulages, « Peinture, 222 x 628 cm, avril 1985 », quadriptyque — chaque élément : 222 x 157 cm — huiles sur toile (photographie © Musée de Grenoble / courtoisie Musée de Grenoble)

Les propos évoqués de Pierre Encrevé sont tirés de : Pierre Encrevé, Soulages Les peintures 1946-2006, Seuil 2007, pp.42-44 ; ceux de Gerhard Richter sont tirés de Gerhard Richter, Textes, les presses du réel, 1995, p.215. La citation de l’amateur d’art, alias Lunettes Rouges, se trouve sur son blog [ici]

On trouve [] le site de Pierre Soulages.



Catégories :art contemporain, choses d'ici, Musée de Grenoble, regardeur

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1 réponse

  1. « Soulages, XXI° siècle« , exposition au Musée des Beaux Arts de Lyon du 12 octobre 2012 au 28 janvier 2013 : « une trentaine des peintures les plus récentes de l’artiste. Ces toiles actualisent la recherche de Pierre Soulages sur l’outrenoir, c’est-à-dire sur les possibilités multiples de faire advenir la lumière au sein du noir, par le travail de la matière. » (Commissaires Eric de Chassey et Sylvie Ramond)

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