Saisir le temps sans le suspendre

On me pardonnera si ce que je vais rapporter est un peu confus et approximatif. C’était un peu compliqué et je n’ai pas pris de notes. Je crois cependant ne pas avoir manqué l’essentiel de la découverte que Sevdalina m’a confiée lorsqu’elle m’a montré ce qu’elle allait soumettre au concours d’art contemporain de Noël [*].

Son point de départ : le difficile problème de ramener la perception d’un espace à trois dimensions aux contraintes de représentation d’un tableau à deux dimensions. La perspective et le clair-obscur ont apporté des solutions, mais les questions sur la représentation de la vie, et donc du temps, sont restées entières. Sevdalina m’a expliqué comment le temps, la représentation de l’invisible, les dimensions sensibles au-delà des dimensions perçues étaient devenus des problèmes essentiels. Le temps, cette quatrième dimension consubstantielle de la vie. Le temps… Comment le saisir et le restituer dans la représentation. Son professeur d’histoire de l’art — elle a suivi des cours à Ruse, en Bulgarie, avant de s’installer à Plovdiv — insistait sur cette recherche constante pour dépasser la tension entre le mouvement de la vie et l’immobilité de l’œuvre. Il avait en particulier parlé des portraits de Bacon, en citant largement les analyses de Deleuze (je crois qu’elle a mentionné que son professeur lisait le français). Elle avait été frappée par cette question : comment saisir le temps et le représenter sans le figer dans un instant.

Le cinéma a trouvé une solution. Mais c’était plus facile, il suffisait de disposer d’images assez nombreuses échantillonnant ce que l’on voit et de les repasser très vite. Au fond, me dit-elle, c’est tricher : le cinéma c’est de l’immobilité répétée à grande vitesse. La télévision c’est un peu différent. On n’est même plus tout à fait sûr que l’image existe. Ce qui est filmé est découpé en fines tranches, poussé dans les tuyaux puis reconstitué au cours du balayage de l’écran par un fin pinceau d’électrons. Enfin… plus ou moins. Il y a aussi les points, les couleurs. bacon-0.jpgMais, finalement, c’est un peu ça : on découpe et on recolle. Une temporalité se mêle à une autre temporalité pour nous permettre de percevoir l’image, mais ces deux temporalités sont finalement linéaires, étrangères au temps du sujet. Et là, le regard de Sevdalina s’éclaire : les images numérisées sur les écrans que nous achetons aujourd’hui sont le mouvement. C’est exactement ce que Bacon cherchait, m’affirme-t-elle. L’image numérique traite la forme, la couleur et les temporalités de la réalité ; comme l’écrit quelque part Deleuze : « le temps est peint ». Le mouvement, ce qui bouge ou ce qui ne bouge pas, ce qui bouge beaucoup ou seulement un peu, détermine l’information qui va circuler dans les tuyaux entre la réalité perçue là-bas et celle représentée ici. L’image, d’une certaine façon, adhère au mouvement. Il la détermine.

Bacon 3Sevdalina a décidé de pousser l’expérience, d’explorer l’image numérique en considérant — à la façon du Bacon de Deleuze — qu’elle est « l’ensemble opératoire des lignes et des zones, des traits et des taches asignifiants et non représentatifs » dont la fonction est « d’introduire des possibilités de faits ». Elle a passé des heures à manipuler son écran, s’efforçant d’introduire cette part de contingence rompant les « coordonnées figuratives » comme elle dit. « Libérant les lignes pour l’armature et les couleurs pour la modulation » cite-t-elle. Alors, comme l’écrit Deleuze-Bacon, « la nouvelle ressemblance » advient.

bacon-4.JPGNous restons un moment silencieux. Sevdalina a étalé ses images sur la table, elle les regarde longuement, avec intensité. Elle sait que le hasard doit s’effacer devant la nécessité de la Figure que la sensation fait naitre. C’est évident, tout le monde comprendra. Elle est sure d’avoir touché juste. Elle est sure d’avoir saisi et communiqué cet apport essentiel des technologies à la représentation : saisir la forme, la couleur et le temps comme des faits de l’image. Pas seulement des illusions. Elle rassemble ses œuvres et les met avec précaution dans une grande enveloppe pour les envoyer au concours.

Illustrations : œuvres de Sevdalina Preslava, Francis Bacon à la télé, 2009 (photographies 30×40 / photographies d’écran d’un récepteur de télévision relié à une antenne intérieure déréglée / courtoisie de l’artiste — tous droits réservés).

Citations tirées de : Gilles Deleuze, Francis Bacon : Logique de la sensation, Éditions du Seuil, 1981 (voir les pages 50, 95, 113 de l’édition 2002)



Catégories :art contemporain, choses d'ici, regardeur

3 réponses

  1. La fin de l’histoire : 373 artistes ont soumis une proposition au concours de Noël 2009 organisé par Le Magasin, le jury a sélectionné 24 d’entre eux. Le nom de Sevdalina n’était pas dans la liste.

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  2. Bergson a posé la question de la représentation du mouvement et mis en évidence notre inclination compulsive à le réduire à une composition d’immobilités. Ainsi, après avoir écarté le dessin animé pour représenter le mouvement et se tournant vers le cinéma, écrit-il : « C’est parce que la bande cinématographique se déroule, amenant tour à tour, les diverses photographies de la scène à se continuer les unes les autres, que chaque acteur de cette scène [le défilé d’un régiment] conquiert sa mobilité : il enfile toutes ses attitudes successives sur l’invisible mouvement de la bande cinématographique. Le procédé a donc consisté, en somme, à extraire de tous les mouvements propres à toutes les figures un mouvement impersonnel, abstrait et simple, le mouvement en général pour ainsi dire, à le mettre dans l’appareil, et à reconstituer l’individualité de chaque mouvement particulier par la composition de ce mouvement anonyme avec les attitudes personnelles. » Bergson ne perçoit pas à ce moment que l’on n’a pas mis le mouvement dans l’appareil mais que l’on a exploité la capacité de l’appareil à faire défiler les images fixes à une vitesse permettant la reconstitution mentale du mouvement. Le mouvement que nous percevons n’est pas seulement impersonnel, il est étranger au sujet auquel on l’attribut. En revanche, il nous livre une analyse éclairante : « Si le mouvement n’est pas tout, il n’est rien ; et si nous avons d’abord posé que l’immobilité peut être une réalité, le mouvement glissera entre nos doigts quand nous croirons le tenir ». Jusqu’ici, seul l’artiste plasticien a relevé le défi de saisir le mouvement dans ce qu’il a de singulier, peut être pourrait-on dire ontologiquement et non comme propriété d’une chose : « Il y a des mouvements, mais il n’y a pas d’objet inerte, invariable, qui se meuve : le mouvement n’implique pas un mobile ». L’image numérique et ses traitements permettront-ils d’aller au plus près de la saisie du mouvement pour ce qu’il est ?

    Première citation tirée de : Bergson (1907) L’évolution créatrice. Editions Rombaldi, Coll. Les prix Nobels de littérature, 1967 (p.288) ; version numérique accessible [ici]. Deuxième et troisième citations tirées de : Bergson (1903-1023) La pensée et le mouvant. Presses Universitaires de France, 1950 (p.161-162, 163) ; version numérique accessible []

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  3. Pas moins de 382 dossiers ont été soumis au jury de l’exposition de Noël 2010, 30 ont été retenus et cette fois celui de Sevdalina est parmi eux. Ses œuvres seront donc bientôt accrochées aux cimaises de l’ancien musée de Grenoble, des images créées en 2010 qui offrent un nouveau regard sur le monde. Entre réalité et virtualité, une frontière très plastique. Elle hésitait beaucoup à concourir, ce résultat la comble. Espérons qu’elle puisse revenir sur Grenoble pour ce grand moment, un nouveau billet lui sera dédié pour parler de l’évolution de son travail et de ses projets d’exposition dans un très proche avenir. A suivre…

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