Où il est question de femmes, d’hommes et d’oiseaux

ndiaye-femmes-puissantes.1262377634.jpgEt si ces histoires de femmes étaient d’abord des histoires d’hommes ? Des histoires d’hommes qui font des histoires que les femmes sans cesse recueillent, sans fin écoutent, toujours comprennent avant même qu’elles ne soient dites. Des histoires qui se répètent, se font écho, tournent sans fin autour du pivot de l’être à soi : l’ombilic, témoin d’un lien irrépudiable. Valse éternelle de l’homme et de la femme, vertige à trois temps. Temps de la mère, de la fille, de la femme. Temps du père, du fils, du mari. L’homme s’efforce de mener la danse sans jamais être bien certain de n’être pas seul à danser  Contorsion du père, du fils ou de l’époux un peu lourd, une peu gauche, pour s’assurer que toujours les pieds de la femme soient dans ses pas. Chaque texte de Marie NDiaye est une nouvelle mise en question de ces mouvements à la fois confus et obstinés, parfois désespérés souvent violents. Ils mettent en scène des femmes sensibles porteuses de vérités dont les humeurs amères des hommes sont les révélateurs. Enfin… est-ce cela ? Ou bien est-ce un parti pris trop masculin ? Je ne sais, mais chaque fois, sortant de la lecture « … on se [sent] poisseux comme au sortir d’un rêve répétitif, d’un interminable et stupide rêve dont on connaît chaque étape pénible mais dont on sait aussi, tout en le rêvant, qu’on n’échappera à aucune ». Cette fois encore, un certain inconfort mais aussi un sentiment de nécessité.  Il faut poser le livre, prendre le temps de laisser venir à leur point exact de netteté ces images du père, du fils, de l’amant…

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Iba N’Diaye, Le vautour, 1985

Le père d’abord, un drôle d’oiseau qui se retire la nuit dans le feuillage d’un flamboyant. On l’aperçoit dans les branches, pieds griffus, corps trop maigre, regard de fièvre. Il veille sur la nuit de ses enfants après avoir brouillé les cartes du malheur. Comment son fils pouvait-il ne pas s’égarer : « J’étais chez moi dans la maison de mon père et j’étais, d’une manière irrévocable, marié à la femme de mon père et les enfants de mon père étaient les miens ». Que peut  la sœur que le père appelle à l’aide après avoir ruiné toutes ces vies ? Comment pourrait-elle les délivrer, se délivrer, des démons « qui s’étaient assis sur leur ventre quand elle avait huit ans et Sony cinq ». La solution se construit lentement, au fil des pages, comme le corollaire d’un consentement humble et déraisonnable à un mystère.  Comme sur une branche du flamboyant, la femme en oiseau de paix.

Le fils ensuite, le fils comme invention de la mère, submergé par la misère de celui qui « s’épuisait à démontrer qu’il n’était pas réduit à ce qu’il avait l’air d’être ». Ambivalence de l’aliénation filiale, soumission perdante parce que sous la mère la femme toujours resurgit et que ni pour l’une, ni pour l’autre, il ne sait ce qu’il est. Il ne sait ce qu’il hait le plus d’elles ou de lui-même. Il ne sait ce qu’est l’enfant lorsqu’il est devenu homme et que l’enfant ne peut être père. Il lui faudra renoncer à maman, ce mot si doux au vocatif et autrement redoutable. Cet arrachement ouvre sur des renaissances multiples — du père, du fils et du mari — mutations rédemptrices et affectueuses. Le regard ose l’horizon. L’oiseau de malheur le paie de sa vie.

L’amant enfin, espoir auquel on se donne pour surmonter l’insoutenable adversité. Lorsque Khady accepte d’accompagner Lamine, elle reconnait dans son propos  la mise en mots de son propre dessein. Prenant appui sur lui, elle a  « [la] conviction qu’elle [dirige] maintenant elle-même le précaire, l’instable attelage de son existence ».  Ils ouvriront ensemble la voie vers le salut. Khady donnera tout, acceptant l’humiliation de l’âme, l’avilissement du corps, jusqu’à ce matin où elle se réveillera et constatera que le garçon n’est plus là. Abandonnée, volée, elle ira jusqu’au bout de sa douleur, jusqu’aux confins de sa souffrance dans une volonté de liberté qui l’emportera comme un oiseau fragile. Cet oiseau que l’amant n’a pas oublié et, à cet instant, voit disparaitre au loin.

Chaque chapitre pèse comme un roman. Comme ces autres romans de Marie NDiaye qui fouillent des faces sombres de la parentèle, il faut renoncer à les comprendre et accepter que lentement ils distillent en nous des vérités inaccessibles à la raison parce que l’instinct nous en protège.  Cette fois des contre-points, en de légères touches, accompagnent les textes et désamorcent un peu de leur part tragique. Ils nous invitent à nous méfier des premiers jugements, des premières émotions. Tout est plus compliqué qu’on ne le croit, moins triste, moins sombre, moins désespéré… quelques lignes qui, chaque fois, ouvrent sur une espérance, un bonheur possible.

Après la lecture de : Marie NDiaye, Trois femmes puissantes, Gallimard 2009 (citations extraites des pages 138, 90, 93, 105, 286)

Illustrations : (1) couverture de l’ouvrage ; (2) Iba N’Diaye, Le vautour, 1985 (huile sur toile, 195 x 130 cm /courtoisie ADEIAO) — C’est le hasard et non un choix délibéré qui rapproche le nom du peintre et celui de la romancière. Il n’y a aucune signification particulière dans ce rapprochement. Je cherchais une image qui me paraisse évoquer quelque chose du roman ; j’ai trouvé celle-ci. Je remercie Mme N’Diaye, veuve de l’artiste, de m’avoir autorisé à la reproduire.



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