Les jeux d’incertitude de profondes convictions

Le vieux musée, bien heureux d’avoir encore un peu d’utilité, accueille bienveillant les produits des efforts les plus volontaires pour trouver une voie de passage au-delà du déjà vu, du déjà dit, du déjà fait. Entrez ! N’hésitez pas ! C’est l’expo de Noël, expo de tous les espoirs. Vous y trouverez ce que vous cherchez et pour le reste vous n’êtes pas obligés de vous attarder. Entrez libres, forts de cette liberté que revendiquent ceux qui s’offrent à votre jugement. Il y en a pour tous les goûts, même le plus classique et le plus étrange ne sera pas déçu.

ampoulenoel2.jpgSi je devais refaire la visite, j’irais directement au fond de la grande nef, là où règne la lumière. En passant je me laisserais encore interpeller par la dispute des gens d’à coté, la dispute ou autre chose, peut être un rituel de contrat comme celui que décrivait Frazer mais j’imagine que les contractants n’en faisaient pas autant. Passons… ampoulenoel.jpgallons vers la lumière. Là-bas un lampadaire, ou plutôt ce que j’ai cru d’abord être un lampadaire — un peu particulier, un peu ordinaire, un ready-made en quelque sorte. Mais il s’agit d’autre chose : une banale ampoule immergée tire sur son fil, répondant avec entêtement à l’injonction d’Archimède. Dans ce mouvement, elle ébranle notre idée première. Incertitude… ainsi donc la lumière flotte. L’ incertitude provoque un léger déplacement de la perception qui capte l’attention et crée cette émotion particulière que guette le regardeur.

hc3a9bert-guillon-2009-e1566462733121.jpgIncertitude encore au passage sous un portique de boules de pétanques. Trois boules au sol rappellent la mise en garde de Newton. On n’y croit pas, bien sûr. Le risque ne peut être réel. Il s’impose cependant. Incertitude qui convoque le débat contradictoire entre émotion et raison. L’effet est plus fort que celui de Kendel Geers [*] dont le sas d’accès aux installations recelait une menace à l’écart de laquelle on pouvait aisément se tenir. Le regardeur de l’œuvre de Didier Hébert-Guillon est impliqué par une sorte d’interrogation oscillante entre poétique, esthétique et raison.

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noel09-zaidi.JPG Le portique franchi, l’œuvre traversée, une autre incertitude attend le regardeur : une vidéo figée dans un plan fixe que perturbe un instant un non événement.  Un plan plus rapproché anticipe le déplacement de l’attention du regardeur (ou du voyeur ?). Le sujet qui s’impose, après avoir écarté le frigo et les cartons, est une poupée en caoutchouc. Poupée gonflable à l’évidence. Poupée gonflée, béante, abandonnée ou en attente. On imagine et on disserte pour soi. Femme objet, misère sexuelle, etc. On va s’éloigner quand on note un léger mouvement du diaphragme, un battement de cil, le sentiment bascule. De la vidéo d’une installation on passe à celle d’une performance. Incertitude, balancement entre virtuel et réalité. Le vrai faux objet nous retient par un effet rhétorique agressif. Un interpellation d’Amandine Zaïdi que l’on n’évitera pas si facilement, qu’on l’accepte ou la rejette. L’installation, avec une certaine ironie, fait voisiner un extincteur et une sortie de secours comme alternatives à une contemplation sidérée. On s’en retourne, pensif — attention aux boules en repassant sous le portique (merci de ne pas les déplacer).

revolver-2008.jpg Au retour, la dispute retient à nouveau l’attention, de façon un peu simple, quoique… d’abord évident, le film d’Isabelle Crespo Rocha et Stéphane Billot révèle aussi sa part d’incertitude attachée au fort contraste entre rigueur de l’image, son éclairage, son rythme et le trouble qu’insinue la vue des jets de salive (des crachats, oui, mais le terme égare — autant que le titre embrouille : « Revolver »). Il n’est plus très sûr, à bien y regarder, que l’image soit seulement triviale ou essentiellement vulgaire. Mais quoi… effectivement, incertitude.

noel09-lutter_melanieberger.jpg En sortant, hésitation : deux personnages encadrent la porte, deux invincibles nous dirait Eri de Luca. Deux ombres qui, sans cesse, tombent et se relèvent et cognent. Deux ombres qui ne renoncent pas et frappent et frappent encore les murs qui les contraignent. Deux ombres qui pourraient jaillir au moment où nous passerons le seuil de la salle d’exposition. La chorégraphie de Mélanie Berger est poignante, entêtante mais aussi légère et dynamique. Curieusement, cet effort pour sortir qui pourrait être vain ne le paraît pas. Il n’est pas exclu que la paroi cède et que les ombres échappent à leur confinement. Elles nous disent de ne pas renoncer. C’est au fond la seule certitude au terme de cette visite. Ne pas renoncer. Il faudra que je le dise à Sevdalina [*].

L’exposition de Noël se poursuit jusqu’au 3 janvier 2010

Cette exposition réunit des oeuvres des lauréats du concours
« Exposition de Noël » organisé, pour la troisième année, par Le Magasin

Illustrations : (1) et (2) « Sans titre » (ampoule), Didier Hébert-Guillon, 2009 (photographies de l’auteur / courtoisie de l’artiste) ; (3) et (4) « Sans titre » (boules de pétanques), Didier Hébert-Guillon, 2009 (photographies de l’auteur / courtoisie de l’artiste) ; (5) Vue de l’exposition, à gauche vidéo « poupée gonflable », 2008, Amandine Zaïdi (cliquer ici pour visionner la vidéo / photographie de l’auteur / courtoisie Le Magasin) ; (6) « Revolver », Stéphane Billot et Isabelle Crespo Rocha, 2008 ; (7) « Lutter_tomber / Lutter_Extraire« , Mélanie Berger, 2007 (deux animations en boucle, craie sur tableau noir / courtoisie de l’artiste).

* Didier Hébert-Guillon est le lauréat du prix Édouard Barbe 2009 (prix des collectionneurs) décerné à l’occasion de cette exposition.



Catégories :art contemporain, choses d'ici, MAGASIN, regardeur

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2 réponses

  1. Le crachat suscite un dégout commun, voire universel, qui est probablement à l’origine de réticences à accepter l’œuvre vidéo de Stéphane Billot et Isabelle Crespo Rocha. En fait, le crachat est tabou dans beaucoup de culture ; peut être toutes. James George Frazer, anthropologue de la fin du XIX° siècle, répertorie les exemples de traditions, cultures, rites par lesquels le crachat deviendrait le vecteur de malédictions dont on accablerait son auteur. Dans d’autres cultures, comme le sang, la salive est ce que mêlent deux contractants pour sceller un pacte, chacun gardant l’autre en otage par une part de lui-même. Probablement doit-on voir dans ce rite l’origine de l’expression : Promis, juré, craché, si je ments je vais en enfer. Dans une forme élaborée les contractants se crachent mutuellement dans la bouche une gorgée de lait ou de bière. Cependant, « dans les cas urgents, où l’on n’a pas de temps à perdre en cérémonies, les deux personnes se crachent mutuellement dans la bouche, ce qui scelle tout aussi bien l’accord » (JGF p.650). Mais le couple de « Revolver » ne manquait manifestement pas de temps…

    D’après : James Georges Frazer, Le Rameau d’Or, Editions Robert Laffont, 1981 (voir : Tabous et périls de l’âme, première publication 1911, texte original des années 1890-1900)

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  2. Didier Hébert-Guillon est l’un des 84 artistes sélectionnés parmi plus de 1500 candidats au concours organisé par le salon d’art contemporain de Montrouge. Il présentera trois créations [*], dont l’ampoule immergée.

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