Retour de Venise, (2) déréliction

biennale1.1257886522.JPG Souvenez-vous, le Roi et ses maréchaux débattaient leurs stratégies sur les plans-reliefs ; le Dauphin  jouait avec ses petits soldats, les déplaçait sur un vaste plateau, par bataillons entiers. Cohortes de figurines figées dans leurs habits de plomb, les troupes jouaient et rejouaient les batailles, préparaient les victoires. Jouer à la guerre ne s’est jamais démodé. Au contraire, le genre s’est largement démocratisé. Après le plomb, encore prisé par les puristes, le plastique a ouvert à tous l’accès à ce qui est devenu le wargame. Le jeu bien sûr, mais aussi les reconstitutions minutieuses de scènes de combat. Certaines de ces reconstitutions relèvent du grand art. Du grand art… on retrouve effectivement certaines réalisations dans des musées, conservations historiques ou témoignages documentaires. Mais pourquoi en rester là… justement…

Dans l’un des lieux les plus prestigieux de l’art contemporain à Venise, la Pointe de la Douane, le visiteur peut découvrir des plateaux sous vitrines proposant des maquettes qui rassemblent une quantité impressionnante et inhabituelle de personnages et d’éléments variés de décors. Un ensemble très dense qui ne permet pas d’emblée d’apprécier ce que l’on regarde. On réalise cependant rapidement la présence d’un alignement de cranes et de têtes empalés, haie  de trophées dressée comme une menace. Étonnement.

fucking-hell.1260648620.jpg A l’étonnement succède la consternation, la sidération, l’hésitation, l’interrogation. On s’engage dans une exploration macabre des corps morts, mourants, déformés, désarticulés, écorchés, écartelés, découpés, mais aussi engagés dans des courses vaines, jetés dans des mêlés sans objets, élancés sur des trajectoires sans issues. Des corps dont on ne sait plus s’ils ce sont ceux de fantômes, de démons ou de mutants issues d’une vision thanatomaniaque. On repense à la question terrible d’Haenel-Karski : « Des être humains qui n’ont plus l’air vivants et qui ne sont pas morts, qu’est-ce que c’est ? »  Que regardons nous ? La références aux camps de déportation, de concentration, d’extermination, aux camps de la mort que les mots sont impuissants à décrire, peut être décodée sans mal. Mais l’image bascule lorsque l’on reconnaît les uniformes de la SS sur des corps écorchés, sur des squelettes menant d’autres squelettes à la mort. Violence radicale de la représentation. Une violence exhibée, martelée, affirmée par un effet d’accumulation dans l’espace exigu d’une vitrine qui protège le regardeur. La masse inhumaine pourrait s’échapper, déborder, se répandre, nous envahir. Reliquaires d’une mémoire de la haine poussée à son paroxysme, les vitrines se répètent comme dans un cauchemar qui reviendrait, incessant, revisiter la conscience et exiger le réveil. Consciousness and awareness.

La reconstitution prophétique de Jake et Dinos Chapman nous soumet l’autre face d’une guerre, sa face noire. Elle est la représentation d’une signification profonde, organique, vue au-delà de la guerre elle-même. De cette guerre particulière. Parmi les figurines, des monstres, des mutants, des ombres reconnaissables, des faces emblématiques comme autant de points de reconnaissance. D’implication du regardeur. Liens tangibles entre nous et l’œuvre. Le passé se mue en un futur impensable. Univers mortifère. L’univers de Bosch transcendait nos cauchemars, s’essayait à représenter un enfer revers ou repoussoir d’un phantasme de paradis: gardez vous du mal. Cette maquette nous aspire, nous condamne par son affirmation du Mal.

img_2320.1260828483.JPG L’examen scrupuleux du regardeur rejoint le travail minutieux du créateur. D’abord absorbé par la curiosité, on est gagné par l’accablement, puis par un sentiment à mi-chemin entre dégout et culpabilité.  La tristesse, enfin. La tristesse du regard perdu, errant dans la maquette. Tristesse et inquiétude, comme l’enfant qui découvre sur un visage que l’on ne joue plus, que la menace est réelle. Qui nous sauvera ? On entend au loin le rythme perpétuel de la pompe d’Andrei Molodkin pulsant un liquide rouge vif, refoulant un liquide sombre. Le sang du soldat. L’or noir dont on tirera la matière des figurines. Drôles de guerre, drôle de continuité. Alors on s’agace. Que l’enfer aille se faire foutre ! Fucking hell, lancent Jake et Dinos Chapman. Savaient-ils, dans les mots de notre langue, que l’antiquité personnifia la victoire sous les traits de la déesse Niké. Raccourci des mots. Raccourci pour fondre les voix de ces artistes dans un même appel lancé dans le crépuscule qui tombe sur la lagune.

Au-dessus des vitrines, la victoire de Samothrace tournoie, se  cogne aux murs, s’affole. Volaille écervelée, elle erre en tout sens comme une mouche égarée. Le souffle de son aile nous effleure. D’un geste de la main on l’écarte, on la chasse d’un regard mauvais. Coup de gueule exaspéré. Elle trouve enfin une issue. Elle s’échappe en lâchant des pets rancuniers. On a oublié de fermer la fenêtre sur le Grand Canal.

La 53° Biennale d’art contemporain de Venise
est terminée depuis le 22 novembre 2009

Citation tirée de : Yanick Haenel, Jan Karski , Gallimard (p. 34)

Illustrations : (1) détail de l’affiche de la 53° biennale de Venise (photographie de l’auteur) ; (2) d’après l’image de titre et dernière image du clip vidéo « Fucking hell« , Fang Production, copyright Jake et Dinos Chapman 2008 ; (3) détail de l’installation « The Red and the Black« , Andrei Molodkin (photographie de l’auteur).



Catégories :art contemporain, regardeur

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1 réponse

  1. Catherine Millet trouve les mots pour parler de la vacillation du regardeur découvrant l’œuvre de Jake et Dinos Chapman : « [tout cela] semble à peine une exagération » (p.42). Et encore, pour le mettre face d’un constat embarrassant pour beaucoup : « on se donne beaucoup de mal pour discerner un maximum d’horreurs, conduits par la curiosité de savoir s’il n’y aura pas pire encore que ce qu’on a déjà identifié » (p.46). En revanche, je pense que la référence à l’Histoire est trop forte et précise pour être ignorée dans sa référence exacte, on ne peut limiter le regard à des « bourreaux qui massacrent d’autres bourreaux » (p.42). L’oeuvre est en équilibre entre morbidité transcendante et profanation, et par là fait courrir un risque au regardeur. J’en tiendrais volontiers pour l’idée que c’est ce risque, justement, la perception de cette instabilité, qui fait penser et sert de levier pour rester en éveil face à l’Histoire qui vient.

    A propos de la lecture de : Catherine Millet, Jake et Dinos Chapman – Fucking Hell, artpress 365, 41-47, mars 2010.

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