Plus jamais l’indifférence, le silence, l’oubli

800px-kiev_jew_killings_in_ivangorod_1942.1258914925.jpg Le massacre plus que la bataille est la marque du dernier conflit mondial. Plus jamais ça. Des textes, nombreux, nous confrontent à cette tragique perversion de l’humanité. On les referme et on en est sûr : plus jamais ça. Plus le temps passe et plus on en est sûr. Mais plus le temps passe et plus « ça » se fige dans l’Histoire. « Ça » s’éloigne. C’est loin, c’était une autre époque. Si loin que l’on se croirait à l’abri. On ne connaîtra plus jamais ça. Pourtant… sans vouloir disserter sur le fait que ce soit « ça » ou que cela seulement y ressemble, on est encore confronté avec une régularité saisissante, une insistance confondante aux images « des cadavres, des femmes maigres, des bébés fous ». Le déploiement planétaire des moyens communication nous impose l’évidence d’une surdité tragique : « tout le monde sait qu’une partie du monde massacre l’autre, et pourtant il est impossible de le faire entendre ». La voix de Yannick Haennel se substituant, dans un mouvement imperceptible, à celle de Jan Karski nous le fera-t-elle entendre ? Le roman réussira-t-il là où le récit aurait échoué ?

738px-bundesarchiv_bild_183-41636-0002_warschauer_ghetto-aufstand_verhaftungen.1258882403.jpg Le roman ? Les deux premières parties du livre peuvent être lues comme des contributions à caractère historique dans lesquelles les propos de Jan Karski, oraux ou écrits, sont rapportés. Mais la troisième partie est œuvre littéraire, un roman philosophique et moral dont la construction est le produit de l’articulation par un serti invisible des réflexions de Karski et Haenel sur l’humanité. La Shoah, point de rupture de l’histoire, marqueur d’un tournant irréversible, devient dans ce texte un point d’appui pour interpeller le monde dans lequel nous sommes. Le monde à cet instant. Le message de Karski-Haenel nous parle d’aujourd’hui, de notre temps. Je comprends que c’est pour cela que ce texte devait être publié, avec toute la licence du roman parce que la littérature aussi est un moyen d’atteindre au vrai. Le défi est de taille : « on sait qu’il est impossible d’ébranler la conscience du monde, que rien jamais ne l’ébranlera parce que la conscience du monde n’existe pas, le monde n’a pas de conscience, et sans doute l’idée même de « monde » n’existe-t-elle plus ». Terrible affirmation, cependant immédiatement réfutée par l’existence du texte lui-même. Il y a toujours des justes qui sans cesse, invincibles parce qu’ils refusent de désespérer, portent le message par leurs voix et par leurs actes. Le monde ne cesse d’être ébranlé, et sa conscience ne cesse de se construire ce qui rend encore plus insupportable la vision de ses transgressions perverses.

haennel-karski.1258915458.jpg Il faut revenir sur le passé, l’analyser, le démonter pour le comprendre, en découvrir les mécanismes impensables dans l’instant. Puis on peut débattre et rechercher les responsabilités, juger ceux qui auraient entendu, pas entendu, pu entendre, seraient restés sourds. Mais en rester là nous figerait dans l’incertitude du moment. Il faut agir, on peut encore alerter. Et c’est la force de ce roman. Seul un écrivain sensible au dire des phrases pouvait garder vivant le cri de la sentinelle, lui faire franchir les murs académiques de l’Histoire qui en étouffaient l’écho. Le courrier polonais est venu à bout de bien des obstacles, a été menacé par les hommes et l’oubli. Il nous a rejoint dans ce monde où, consterné, il retrouve de multiples manifestations de violence pour la disparition d’une idée, d’un groupe, d’une nation, et pourquoi pas d’un peuple, encore. Il nous implore de nous réveiller, de ne pas laisser l’indifférence s’installer parce que le malheur ou le crime paraissent lointains. Il nous met en garde : « à partir du moment où un vivant éprouve sa distance avec un homme qu’on met à mort, il fait l’expérience de l’infamie ». Plus jamais ça. Plus jamais l’indifférence, le silence, l’oubli. Plus jamais la complaisance, le soir, après les info. Comprendre « [qu’]avoir toujours un peu mauvaise conscience est une excellente manière d’améliorer sa bonne conscience ».

Après la lecture de : Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, 2009 (citations tirées des pages 28, 119, 20, 185, 147).

Illustrations : (1) détail de « Kiev Jew Killings in Ivangorod (1942) » (source pour l’image d’origine, wikimedia commons *) ; (2) « Warschauer Ghetto-Aufstand, Verhaftungen » (1943) (source Bundesarchiv, source pour l’image d’origine wikimedia commons *) ; (3) Couverture du livre.

A propos de Jan Karski on pourra consulter l’article wikipedia [*]. On peut accéder en ligne à « Jan Karski’s Account« 



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2 réponses

  1. Entre ma lecture et le billet, un événement : le prix Interallié pour Jan Karski ! Le hasard des mots est éloquent. Dommage qu’il ne soit pas là quand… enfin…

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  2. « […] ils se demandaient d’où venait la voix de Jan Karski en moi. Autrement dit, ils voulaient savoir qui j’étais. Si j’écris ce livre, c’est pour tenter de leur répondre ».

    Y. Haenel, Le sens du calme , Mercure de France, 2011, p.40

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