Retour de Venise, (1) inquiétudes

biennale1.1257886522.JPG C’est un peu le bazar des beaux arts, une fête joyeuse jusque dans ses expressions les plus sombres, dans ses négations les plus affirmées, dans ses silences. Comment, d’ailleurs, la Biennale de Venise pourrait-elle échapper à l’atmosphère festive de la ville du carnaval, célébration à la fois poétique et grotesque de la vie et de son contraire. Et de son contraire… la fête joyeuse est parfois inquiétante.

Le regardeur aventuré pour la première fois en ces lieux fait l’expérience du choix impossible. Trop d’œuvres exposées, trop de diversité des genres, des techniques, des registres d’expression. La meilleure façon de s’en tirer est encore d’aborder cette profusion sans attente particulière, le cœur et l’esprit disponibles parce que tout est possible. Il lui faut aussi savoir, pouvoir, en l’espace de quelques instants, libérer son cerveau d’une émotion pour le rendre disponible à de nouvelles sensations. Les artistes avancent sans masque, ils sont libres. Ils n’ont comme contrainte que le lieu, la grande nef de l’Arsenal, les pavillons des Giardini et une multitude de sites disséminés dans la ville, et pour seule injonction: « Construire des mondes ». C’est-à-dire, insiste le maître d’ouvrage, Daniel Birnbaum : « produire des réalités »…

Puisque l’on ne peut tout voir, et que de ce que l’on a vu on ne peut tout retenir, et de ce que l’on a retenu on ne peut tout dire, je m’en tiendrai à des moments forts du parcours de la Corderie de l’Arsenal [*] et de la visite de pavillons des Giardini. Cela occupera quelques billets dont l’écriture me conduira sûrement au-delà de la date de fermeture de la biennale, le 22 novembre 2009.

biennale3page.1257798718.JPG On engage la visite de la Corderie de l’Arsenal en passant par une sorte de sas, transition entre les mondes, celui du regardeur et celui du créateur. Un sas dont le silence et l’obscurité libèrent le cerveau et les sens de la lumière et des bruits de la ville. Un sas que parcourent des raies d’or, génératrices de cylindres obliques à base carrée. Les fils concentrent et canalisent la lumière, structurent l’espace avec rigueur, dans un ordonnancement géométrique monumental mais sobre. L’atmosphère a quelque chose de religieux. Rappel à l’humilité. Appel à la sérénité. C’est simplement beau. C’est aussi mystérieux : absence et présence que l’on ne peut nommer. Peut être le souffle créateur de Lygia Pape aujourd’hui disparue, source invisible de lumière.

Le contraste est saisissant avec l’installation voisine de Michelangelo Pistoleto dont les miroirs explosés se répondent et répètent leur béance à l’infini. Hésitation sur l’œuvre dont le titre, Big Bang est sûrement un faux amis ou un jeu de mot de courte portée. Le Big Bang fut à l’origine d’un univers. Quel univers peut surgir de cette répétition de miroirs brisés ? Que voulais le créateur ? Une rapide enquête apporte une première lumière : les miroirs ont été brisés, après avoir été accrochés, le jour du vernissage [*]. Ainsi, voir cette œuvre aujourd’hui, c’est un peu comme arriver trop tard sur les lieux d’un accident. Bien sûr, le badaud peut se faire raconter l’événement, mais il a manqué l’essentiel. biennale4pistoleto.1257798826.JPGL’œuvre ne compterait-elle que par la somme de la performance et de son résultat imprédictible ? L’art contemporain, c’est un peu compliqué. Bon… regardeur de passage, oublions le titre qui oblige et attachons nous à ce qui s’offre à nous, le spectacle, le jeu des miroirs et de leurs manques. Traces de franchissements réussis ou échoués, on ne sait pas. Des blessures qui se répondent et se répètent. L’évocation catastrophique d’un espace avec lequel jouent nos présences virtuelles et réelles. Présence, absence, absence, présence, silence… froide inquiétude.

Froide inquiétude, mais inquiétude abstraite, celle que suscite un monde que l’on imagine mais dans lequel on n’entre pas. Nous restons prudemment du bon coté. Pour faire une expérience concrète du passage d’une inquiétude évoquée à une inquiétude perçue, passons le seuil du pavillon français des Giardini. Un sas encore. Tès bref franchissement crépusculaire, puis un univers carcéral signifié par des barreaux dont assez rapidement on ne sait plus dans quel espace ils vous situent. claude_leveque_french_pavilion_by_marc_domage_3.1264581655.jpg On se souvient que l’on vient de dehors par une issue encore ouverte, mais les grilles retournent cette évidence : ce dehors est un enfermement. Le lieu est en permanence parcouru par un bruit sourd, écho d’une machinerie puissante que l’on peut croire installée sous nos pieds. Le regardeur est embarqué sur un bateau fantôme sans cap, sans repère, suspendu dans un univers insondable. Quelle que soit la direction, pas d’issue. Toute échappée du regard se heurte à une nuit sidérale dans laquelle un drapeau noir flotte, élégant. Ondulation fluide, légère, silencieuse et indifférente d’une toile précieuse. Le souffle qui l’anime vient d’ailleurs. Un ailleurs que l’on ne perçoit pas mais dont la présence est évidente. Le mystère est palpable, menaçant,  promesse d’un avenir inévitable que seule la légèreté de la confiance dans le monde d’où l’on vient, où l’on retourne, fait croire que l’on pourrait l’ignorer… ardente inquiétude.

La 53° Biennale d’art contemporain de Venise
se poursuit jusqu’au 22 novembre 2009

Illustrations (photographies de l’auteur) : (1) détail de l’affiche de la 53° biennale de Venise ; (2) Lygia Pape, Ttéia I,c, 2002 (installation, fils d’or) (courtoisie Projeto Lygia Pape) ; (3) Michelangelo Pistoletto, Twenty two less two, 2009 (miroirs, bois); (4) Claude Lévêque, Le Grand Soir, 2009, Pavillon français, 53ème Biennale de Venise, Photographie : Marc Domage © ADAGP Claude Lévêque. Courtesy the artist and kamel mennour, Paris (source/remerciements : Cultures France)

Citation extraite de Entretien avec Daniel Birnbaum (Beaux Arts, n°300, juin 2009, p.124)



Catégories :art contemporain, regardeur

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1 réponse

  1. Michelangelo Pistoletto à propos de ses miroirs : « Ainsi sont nés en 1962 mes tableaux-miroirs : et le monde entier est entré dans mon oeuvre. Ces oeuvres lui permettent de se représenter partout, de se réfléchir et réfléchir par la même occasion ; elles invitent à penser sur ce qu’on voit et non seulement à regarder. » (Le Monde du 25 août 2011)

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