Les miroglyphes, écriture à front renversé

Un atelier. Au sol, une surface blanche. Deux hommes. L’un d’entre eux, plutôt trapus, âgé mais pas vieux, porte une blouse maculée. Magasinier ou préparateur, peut être. Il s’approche d’un pas décidé mais tranquille. Il prend position au bord de la surface. Son visage n’a pas véritablement d’expression. Il est concentré, un peu fermé. Le regard couvre l’étendue blanche à ses pieds. Au-delà du regard on devine un espace intérieur dans lequel s’est dessiné un projet. Une volonté. C’est cela, le visage exprime une volonté retenue, sur le point d’être libérée. L’homme prend des mains du plus jeune, disciple ou assistant, une écuelle dans laquelle a été préparé un liquide épais, une crème très fluide. Il tient l’écuelle fermement, sans la regarder. Les yeux fixent l’espace dans lequel l’action va se déployer. Puis, d’un geste ferme, il jette ou répand — c’est selon — le contenu de l’écuelle sur la surface. Il n’y a pas d’hésitation. La chorégraphie évoque un rituel bien maîtrisé. La forme qui maintenant occupe l’espace de la toile — mais c’est peut être un autre support — doit tout à ce geste unique, réglé, précis, sans retour. Un geste calligraphique. Cette matière première est ensuite retravaillée. Des ajouts, des prolongements, des reprises accentuant un trait ou affirmant un point, mûrissent ce que le geste séminal a fait naître.

20091016fm28.1255553137.jpgUn geste calligraphique : Miró ne peignait pas, il écrivait.  La thèse est classique. Il affirmait d’ailleurs qu’il ne savait pas dessiner, trop maladroit pour cela.  « Je n’arrive pas à distinguer une ligne droite d’une courbe », confiait-il. De ces maladresses Marie Laure Bernadac nous suggère que surgissent « de nouveaux signes et des figures étranges et mystérieuses, composant une sorte d’écriture de mots inconnus, un langage unique et cependant reconnaissable entre tous ». Cette idée de la création d’une écriture est confortée par les inscriptions réminiscentes des hiéroglyphes égyptiens sur une Peinture-objet (1953), ou sur un Totem bleu (1953), ou encore des signes organisés pour former un texte à la mise en page joyeuse. Un Poème (1966).

Mais c20091016fm43.1255553154.jpgette conception de l’acte créateur de Miró ne doit-elle pas trop à une vision classique du dessin et de l’écriture comme des moyens d’expression des idées ou des sentiments. Le rapprochement des œuvres graphiques et du film que l’exposition la Fondation Maeght a choisi de montrer, suggère autre chose, une genèse renversée. Les miroglyphes touchent à un rituel de révélation. Le geste de Miró serait l’instrument de la matérialisation d’une vision intérieure. La nature de ce geste, voulu, contrôlé, prouve le dessin comme produit graphique d’une technique. Miró dessine mais réinvente ce que dessiner veut dire. La reprise des effets de l’impact de la peinture est une forme de négociation avec la matière pour expliciter la pensée en acte, ce que l’artiste voulait mais ne savait pas encore et qu’enfin il peut nous dire. La représentation d’une pensée impensée avant son inscription dans l’espace de la toile. Ce travail transforme les formes contingentes en signes, ou plutôt nous les rend reconnaissables. Mieux encore, les signes multiples s’organisent en textes.

Alors que nous luttons avec les mots pour exprimer les idées que nous concevons dans nos esprits, Miró parait lutter avec les idées pour faire parler les glyphes que son corps a formés sur le support. Les rapports sont renversés, la bataille de l’expression ne peut plus être comprise par les schémas classiques de l’écriture. Langage et pensée ont changé leurs positions, leurs rôles ; changé pas échangé. L’exposition de la fondation Maeght offre la possibilité de percevoir cette originalité de la recherche de Joan Miró, pour autant que l’on voit le film saisissant l’instant de création avant de découvrir le grand nombre d’oeuvres graphiques exposées.  L’erreur serait de regarder ces œuvres comme des représentations de leur titre, s’engageant dans l’impasse d’une flânerie enfantine. Le titre est subordonné à la création, tout au plus le texte d’une armistice précaire dans une bataille a front renversé entre langage et pensée.

L’exposition « Miró en son jardin » à la Fondation Maeght à Saint Paul de Vence se poursuit jusqu’au 8 novembre 2009.

Citation de Miró tirée du catalogue « Joan Miró. Métamorphoses des formes » [*], Fondation Maeght, 2001, p.42. La citation de Marie Laure Bernadac est reprise du même ouvrage page 44 (la source originale est sa contribution « Ceci est l’écriture de mes rêves… dessins de Miró » in Catalogue d’exposition, « Miró, la collection du Centre Georges Pompidou » [*], Musée National d’Art Moderne, Paris, Edition du Centre Georges Pompidou/RMN, 1999, p.24).

Illustrations (courtoisie Fondation Maeght) : (1) Joan Miró, Poème, 1966 ; Huile sur toile ; 260x175cm © Photo Galerie Maeght ; Successió Miró, Adagp Paris 2009 — (2) Joan Miró, Ogre enjoué, 1969 ; Eau-forte, Aquatinte, Carborundum ; 94×135.5cm © Photo Galerie Maeght ; Successió Miró, Adagp Paris 2009



Catégories :art moderne, regardeur

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