Auto-dérision ou avant-garde ? Un musée s’ouvre à la rue

On connait les longues attentes des regardeurs endurants pour la seule récompense d’un coup d’œil, par-dessus une épaule ou entre deux nuques, sur l’œuvre originale d’une figure de l’histoire de l’art. Mais toute une ville faisant la queue pour un local artist c’est impressionnant et intrigant. Que vont chercher les citoyens de Bristol en allant visiter l’exposition Banksy ?

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Banksy affiche.JPGAu bout d’une heure et demi, sous la menace de l’orage, on atteint le seuil du musée. Mais la file d’attente ne s’arrête pas là. Elle se poursuit, traversant une grande salle dans laquelle sont exposés une Vénus au retour des soldes, un terroriste en éphèbe et d’autres cartoons 3D de facture classique, au centre est échoué le camion d’un glacier derrière lequel un fantassin anti-émeute chevauche sans fin au rythme d’une ritournelle. Mise en bouche avant l’exposition proprement dite à la porte de laquelle, enfin nous arrivons…

Sous le dais formé d’un filet de camouflage, s’organise comme un curieux capharnaüm, entre accrochage et installation, débauche de créations jouant sur la palette des évocations ironiques, sarcastiques, impertinentes et décalées. De l’humour, beaucoup d’humour noir ou tendre, agressif ou sédatif. Les ressorts utilisés sont ordinaires mais avec un rien qui les renouvelle, quelque chose de l’humour anglais. Indeed. On entend ici et là des manifestations d’étonnement, des exclamations amusées, des conversations qui s’engagent devant le spectacle d’un peloton anti-émeute en goguette, ou la récupération d’une icône du temps de la guerre du Viet Nam )[*]. Certains contesteront peut être qu’il s’agisse d’art, mais la plupart ne se posent pas de questions. Nous sommes dans un musée…

L’expression de Banksy procède du graffiti, du tag, du détournement ou de la mise à distance irrévérencieuse pour vaincre la presbytie de nos regards sur le monde. Il excelle dans l’exploitation des ressorts du dessin humoristique et de la caricature. Dans le fouillis et la foule, le regardeur passe du rire aux larmes, de la révélation à la perplexité. Dans tous les cas, il est touché (en anglais dans ce texte) par le clash (en français dans ce texte) des mots et des images. L’émotion est manipulée comme un levier pour  mobiliser la conscience, l’espace exploité pour créer du sens dans le conflit des codes avec la conviction que  « the key to making great art is all in the composition« . Les toiles de petit format ou au contraire de très grand format se regardent d’ailleurs aussi avec ce respect religieux qu’inspire souvent la culture : « Does anyone actually take this kind of art seriously? Never underestimate the power of a big gold frame« , nous rappelle l’un des tableaux (richement encadré).

Après cette salle, le visiteur pénètre dans une caverne zoologique où, dans la pénombre, sont rassemblés cages et aquariums habités d’animaux étranges et familiers, une saucisse se mouvant comme un ver trop gras, des nuggets vaquant à leurs occupations quotidiennes, un Titi du quatrième âge somnolant exténué sur son perchoir, la sieste d’un léopard on croit quitter ensuite l’univers de Banksy, banksy-1.1250428293.JPGpénétrant dans les salles d’exposition permanente du musée. En fait, il n’en est rien. Les œuvres du graphiti artist sont encore présentes mais dispersées, invisibles pour qui parcourrait trop vite ces salles que rien ne distingue. Le visiteur attentif saisira les clins d’œil, les situations improbables et les sujets à contre-emploi malgré l’accrochage impeccable, la technique académique, le cadre doré et la petite étiquette déclinant titre, nom, date, qui donnent le change. Images décalées, qui jouent avec et s’appuient sur les codes du beau pour provoquer l’interrogation, la réflexion [*]. Notamment, « Silent night » (2005, signé Banksy mais le carton signale seulement « local artist ») mettant en scène une vierge à l’enfant plongée dans l’écoute de son balladeur. So what… message incebanksy-2.1250428470.JPGrtain. Ou cet autre : « Flight to Egypt » (2009, Budget version [*]), un paysage augmenté d’un panneau publicitaire, le propos est plus classique.  Ou encore, la pose de la glaneuse, hors cadre, savourant une pause cigarette. Just for fun. Ailleurs, au voisinage d’un portrait du dix-huitième peint par William Leyborne Leyborne, une femme sous un voile intégral protégé d’un tablier acheté au rayon X, s’affaire à ses tâches quotidiennes : « How do you like your eggs? » (Local artist, 2009). Cette fois les effets critiques et comiques sont multiples. Plus complexes qu’il n’y parait, les questions posées au rieur ne sont pas seulement celles de l’actualité. A l’extrême des phantasmes, l’absence de la femme. In my opinion.

De façon prudente, un panneau à l’entrée de la salle principale précise que l’exposition a été organisée par une agence indépendante, que les personnels du musée n’ont rien à voir avec cette exposition, qu’ils n’ont pas eu de contact avec l’artiste et que la présentation des œuvres, produites pour les besoins de l’exposition, ne constitue en aucune manière un encouragement ou une approbation de toute forme d’activité illégale, quels que soient ses mérites artistiques. On doit se méfier du regardeur ; l’erreur est humaine, mais sa poursuite est devenue un sport dans certaines contrées. Sur le chemin du retour, je retrouve le spectacle glaçant des graffitis agglutinés, superposés, répétés jusqu’à la nausée, paraphes intriqués comme lancées dans un corps à corps, images oppressantes d’une violence immatérielle et lancinante. Certes, quelques fois une image, l’esquisse d’un propos, l’ombre d’une émotion offerte en partage affleure, mais rarement.  Le rapport entre ces espaces tagués et l’espace du musée devient difficile à penser, le sens même de l’exposition devient une question. Est-elle vraiment en rapport avec les graffitis que nous subissons ou est-ce autre chose ? Finalement, Banksy Vs Bristol Museum : iconoclasme, auto-dérision ou avant-garde ? ou tout cela en même temps ? un mélange au parfum sulfureux qui a séduit les citoyens de Bristol.  Quoi qu’il en soit, susciter un intérêt d’une telle ampleur dans sa propre ville, c’est une performance.

L’exposition Banksy Vs Bristol Museum se poursuit jusqu’au 31 août 2009

Illustrations: (1) file d’attente de l’exposition (photographie de l’auteur), (2) image (cliquable) de la page d’accueil du site Banksy [*] à partir de laquelle il est possible d’accéder à une vidéo YouTube présentant l’exposition [*], (3) au centre de l’image aperçu de la reprise des glaneuses de Millet, (4) sur la gauche de l’image aperçu de « How do you like your eggs? » (les photographies 3 et 4 sont de l’auteur).

Pour en savoir plus sur Banksy aller [ici] ou [].



Catégories :art contemporain, regardeur

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2 réponses

  1. Probablement à ne pas manquer : « Exit through the gift shop« , sortie en France annoncée pour la mi-décembre.

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  2. « Le roi du graffiti fait du cinéma », un bon papier sur Banksy dans Le Monde du 11 décembre 2010.

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