Ces histoires dont on fait un roman

payan-pierre.1249497413.jpg « Tout le monde s’en fout des histoires de famille »… Mais non ! Pourquoi dire des choses pareilles ? Non, on ne s’en fout pas des histoires de famille. Pas du tout. Et encore moins du roman familial dont nous sommes tous un jour ou l’autre les auteurs inspirés pour nous assurer le réservoir nécessaire, inépuisable et sans cesse renouvelé des ressources et des raisons bonnes ou mauvaises de cette autre reconstruction, notre identité. Ce genre–accessoirement littéraire–reste le plus souvent à l’état de brouillon de la mémoire. Louis relève le défi de la mise au propre dans un roman finement construit dans lequel l’exercice de mise à distance de la parentèle inclus la prise de distance à l’égard de soi-même. A la relecture, il le concède : « elles ne m’ont pas fait rire, toutes ces pages, toutes ces pages sur ma mère, toutes ces pages sur moi surtout ». Nous ne rions pas non plus. On comprend que se regarder en face est le prix à payer pour s’octroyer le droit d’inonder les autres d’une lumière crue–Grand-mère, Père, Mère et le petit Frère qui n’en demandait pas temps. « Alors, Louis, il paraît que tu écris des choses sur nous ? ». A vrai dire, ils ont raison de se méfier, car « ce n’est jamais un cadeau pour personne que de raconter l’histoire de sa famille ». Mais si leur curiosité était un peu plus fine, ils devineraient que quoi qu’il soit écrit sur eux, c’est de Louis qu’il s’agit et c’est sur Louis que l’on en apprend (de belles).

paris-brest.1249561486.jpg Le roman familial de Louis en contient un autre, un roman d’apprentissage dont le personnage central a des allures de mauvais génie, le fils Kermeur. Un ker-meur, un grand, un aîné, bien sûr, qui l’entraîne dans des aventures peu recommandables mais auxquelles Louis consent comme on se soumet à un rite initiatique ou l’on cède aux attractions d’un vertige… l’adolescence est faite de ces multiples entorses, infimes preuves d’indépendance rebelle, et parfois prises de risque insensées, pour évaluer ses limites. Mettre à distance ce monde dont les parents se sont prétendus les centres indiscutés alors que leur légitimité a reculé au rythme de la montée de la conscience et de l’autonomie de jugement de leur enfant. Pour certains cela sera fatal, pour d’autres juste une écorniflure aux règles de la bonne vie–et on s’en tire après enfouissement. Louis s’en tire bien, se rapprochant même à distance émouvante des figures parentales. Tous les éléments du drame familial sont assemblés avec humour et finesse, un peu de suspens, un peu d’incertitude. Les fils se nouent puis se dénouent dans les flux et reflux des regards intérieurs et extérieurs. Louis nous annonce 175 pages et c’est à cette cent soixante quinzième page exactement qu’il referme les romans familial et d’apprentissage, et qu’il conclut celui que nous avons entre les mains par quelques lignes très tendres. Apaisement.


Après la lecture de : Tanguy Viel, Paris-Brest, Éditions de Minuit, 2009 (citations extraites des pages 173, 147, 156, 59)

Illustrations : (1) Charles Payan, Bloc de pierre et fumée sur mur, 1983 (courtoisie de l’artiste) ; (2) couverture de l’ouvrage.



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